Août 2026, entre amis, nous partons sur le chemin de Stevenson à pied, chemin qui va du Puy-en-Velay jusqu’à Alès.
Au fil des étapes, la marche qui favorise la réflexion me fait venir des parallèles avec mon sujet de réflexion : le conflit.
Épisode 1 : le déluge au Puy -en-Velay
Arrivée au Puy-en-Velay. Quand la France souffre sous la canicule et que les incendies font rage dans le Sud-Ouest, nous arrivons sous un déluge. Bientôt, c’est le chaos : la circulation est bloquée, les magasins inondés, un boucher voit tous ses réfrigérateurs mis hors service.
À l’hôtel, le gérant nous avait accueillis avec amabilité. Après l’orage, il était devenu irritable, répondant vertement à la moindre demande. Il avait autre chose à faire.
J’ai longtemps pensé qu’il était impropre de parler de la « violence » des éléments : il n’y a pas d’intention dans une inondation, pas de malveillance dans le vent. Mais je dois me raviser. Cette violence-là produit les mêmes effets — sur les victimes, et sur les comportements qu’elle génère par contagion.
Ce qui m’intéresse, c’est cette mécanique. Et elle ira croissant, à mesure que les causes croîtront elles-mêmes.
Épisode 2 : en avril, c’est fleuri partout
« Il faut venir en avril, c’est fleuri partout », nous a dit l’hôtesse du gite ce matin. Aujourd’hui, les paysages sont asséchés, brunis, presque monochromes. Le panorama reste magnifique. Mais quelque chose pèse.
Une nostalgie étrange s’est installée en moi, presque irrationnelle : le sentiment que le printemps était perdu à tout jamais, qu’il ne reviendrait plus, que cet été qui brûle allait désormais tout occuper.
La marche sur les chemins génère la marche dans la tête, et ce matin, mes pensées avaient perdu elles aussi leur couleur.
Ce que j’observe, c’est la vitesse à laquelle un environnement abîmé peut modifier notre regard sur tout le reste. C’est comme si un filtre s’était installé devant mes yeux. Et ce filtre-là, dans les situations de la vie, en particulier dans les relations et surtout dans les conflits, est l’un des plus nocifs qui soit : quand tout semble perdu, quand on projette sur l’avenir la douleur du présent, on cesse d’agir, on ne voit plus d’issue.
La beauté du panorama était toujours là, pourtant. Il suffisait de lever les yeux.
Épisode 3 : les balises
Dans Le Voyage au Mont, mon récit d’une marche jusqu’au Mont-Saint-Michel, j’avais raconté ma rencontre avec les balises blanches et rouges des chemins de Grande Randonnée. Ces petits signes peints sur les arbres et les rochers, entretenus régulièrement par des bénévoles, qui disent de loin en loin : tu ne t’es pas trompé, tu es sur le bon chemin.
Ce que je n’avais pas avoué alors, c’est combien j’en ai besoin. Combien je me sens rassuré, presque soulagé, chaque fois qu’une balise apparaît. Combien je m’y fie avec une confiance presque aveugle.
Sur le chemin de Stevenson, je retrouve ce même plaisir. Et la question qui en découle : dans la vie, à quels signes se vouer ?
Parce que cette facilité à me laisser guider, si confortable sur les sentiers, peut devenir un piège ailleurs. Dans les relations, dans les conflits, je peux être tenté de m’en remettre aux signes que d’autres me donnent, d’attendre qu’on me balise la route, de suivre des indications qui ne sont pas les miennes. Et de perdre ainsi quelque chose d’essentiel : la capacité à trouver ma propre direction, même en terrain non balisé.
Épisode 4 : des bas et des hauts

Ce matin, départ à l’aube. Le soleil se lève sur les collines, la lumière est encore douce, l’air frais, le chemin désert et les muscles sont reposés !
Ça me rappelle le doux poème de Rimbaud, Sensation, dont voici un extrait:
[…] j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds,
Je laisserai le vent baigner ma tête nue,
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme, […]
Hier, les paysages brûlés m’avaient plongé dans une légère déprime. Ce matin, le même panorama, sous une autre lumière, produit l’effet inverse.
C’est une mécanique que je connais et qui m’étonne pourtant à chaque fois, comment, subitement, je peux passer — nous pouvons passer ? — du bas en haut.
Dans le domaine de l’environnement, cela nous dessert : dès que l’incendie est éteint, dès que la catastrophe n’est plus visible, nous oublions. Le beau temps revenu efface l’urgence, et le chantier pour éviter que ça ne recommence reste sans maître d’œuvre.
Dans les conflits, en revanche, cette même mécanique peut être réparatrice. Un moment de beauté, de légèreté, de respiration partagée entre deux personnes qui se sont affrontées, ça ne résout rien sur le fond, mais ça redonne des chances à la relation. Ça rappelle qu’il y a autre chose entre elles que le désaccord, que le lien existe encore.
Nous blâmons nos semblables d’oublier la nature dès que les menaces sont passées. Mais c’est notre humaine nature qui veut cela, et cela n’a pas que des inconvénients.
Épisode 5 : la poule et le chat
Sur le chemin, la pensée vagabonde. L’esprit va d’une chose à l’autre selon que le regard se pose sur un panorama, une personne assise sur le bord du chemin, selon que l’attention suit la marche ou s’en éloigne. Je me dis que c’est le mouvement de la pensée créative.
Jeune, j’avais lu un Que sais-je sur l’intelligence. On y décrivait un test passé à un chat et à une poule, placés dans un enclos fermé sur trois côtés, celui du millieu étant un grillage derrière lequel on avait disposé de la nourriture. Le chat a rapidement compris qu’il lui fallait faire le tour pour atteindre l’appât. La poule, elle, a couru de façon apparemment erratique, comme une boule de flipper affolée, avant de finir par trouver le chemin.
On aurait tort de s’en moquer. Ce que ce test montre, ce n’est pas l’infériorité de la poule, c’est la différence de technique selon la nature du problème. Le chat, face à un problème à sa portée, a mobilisé une représentation directe de la situation et a tracé sa route. La poule, face à un problème qui dépassait sa capacité de représentation, a eu recours à une exploration apparemment désordonnée, qui est en réalité une autre forme d’intelligence — celle qui tâtonne, qui essaie, qui se trompe et qui recommence, jusqu’à ce que la solution émerge non pas d’un raisonnement linéaire mais d’un parcours.
Cette pensée hasardeuse, que la marche favorise, me semble être l’image de la créativité face aux problèmes qui nous dépassent. Et les conflits complexes en font partie : ceux où la ligne droite n’existe pas, où chercher la solution évidente nous maintient précisément du mauvais côté du grillage, où il faut accepter de courir un peu en tous sens avant que le chemin n’apparaisse.
Conclusion : si un conflit difficile vous obsède, allez marcher !
Épisode 6 : Les privilèges de la connaissance
Parfois les marques blanches et rouges sur le chemin, marques qui balisent les chemins de grande randonnée, sont remplacées par des pancartes. C’est plus clair, moins ambigu, surtout quand deux chemins se croisent, et plus explicite.
Mais ça ne me plaît pas.
Les marques ont quelque chose de secret. Il faut être initié, même si quelques minutes suffisent.
Cela me rappelle mon arrivée au Mont-Saint-Michel, telle que je l’ai racontée dans Le Voyage au Mont. En même temps que moi arrivaient deux cars de touristes. « Quoi, à quoi bon tout ce chemin, si ce n’est pour arriver seul, ou bien le premier, ou bien avec quelque privilège ! » me suis-je dit à part moi.
Une partie de moi apprécie donc le privilège qu’apporte la connaissance. C’est un aveu un peu embarrassant pour quelqu’un dont le métier est précisément de transmettre et d’ouvrir les outils à ceux qui n’en disposent pas encore.
Et pourtant les deux coexistent. J’aime transmettre. Et j’aime aussi, parfois, l’avantage que procure la connaissance.
Épisode 7 : la règle des deux kilomètres
Aujourd’hui, une étape plus tranquille, un peu moins de 20 kilomètres, pas trop de dénivelé. À deux kilomètres de l’arrivée, toutefois, il me tarde soudain d’arriver. Il fait chaud, j’ai mal aux pieds.
L’autre jour, entre 25 et 30 kilomètres, même impatience à deux kilomètres de l’arrivée. Un autre jour encore, nous prévoyons un pique-nique après 12 kilomètres parcourus. Toujours la même réaction à deux kilomètres.
Tout se passe comme si le fait de savoir que je touche au but rendait soudain les douleurs insupportables. Comme si le corps, enfin autorisé à se plaindre parce que la fin est proche, réclamait d’un coup tout ce qu’il avait tu jusque-là.
Je me demande s’il en est de même dans nos projets. Cette impatience soudaine, cette fatigue qui surgit précisément quand l’aboutissement est imminent, comme si c’était l’approche de la fin qui rendait le chemin parcouru enfin pesant.
Et dans les conflits ? La perspective proche d’un règlement pourrait-elle, d’un seul coup, rendre la situation insupportable, nous pousser à relancer ce qu’on était en train d’apaiser, à nous dérober à la dernière concession, à saboter sans le vouloir ce qu’on a mis du temps à construire ?
Épisode 8 : les rencontres sur le chemin et la prière de Perls
En chemin, on rencontre des gens, d’autant plus qu’on parcourt les étapes en même temps et qu’on s’arrête pour la nuit plus ou moins au même moment.
Il se peut que, parfois, nous marchions ensemble. Que l’un s’arrête, pour une pause ou pour faire une course, l’autre continue. Personne n’impose sa présence à personne. Ainsi, cette femme rencontrée à Luc, au Bleymard puis, quelques jours plus tard, ce matin, avec qui nous cheminons un moment en conversant gentiment puis que nous allons perdre de vue pour toujours dans une montée.
Cela me rappelle la prière de Perls, le fondateur de la Gestalt-thérapie :
Je suis moi
et tu es toi
Je poursuis ma voie
et tu poursuis la tienne
Je ne suis pas en ce monde pour répondre à tes attentes
et tu n’es pas en ce monde pour répondre aux miennes
Tu es toi
et je suis moi
Et si par chance nous nous rencontrons
alors c’est merveilleux
Sinon…
nous n’y pouvons rien
Épisode 9 : « Servez-vous ! »

En arrivant à Saint-Jean-du-Gard, quelques particuliers ont laissé devant chez eux une glacière avec de l’eau fraîche et une pancarte : « Servez-vous ! »
C’est une bénédiction inattendue, car je manque d’eau après cette étape très escarpée, sous une température élevée.
Je me demande ce qui fait que ces gens, jour après jour, alimentent cette source pour des marcheurs dont ils ne savent rien. Ils ne les verront pas, ne connaîtront pas leur nom, n’en attendront aucune reconnaissance. C’est un acte de pur désintéressement, sans témoin et sans retour.
Ces gestes-là nourrissent la foi en l’autre. La foi dans le fait que l’autre peut manifester de la bienveillance à notre endroit sans contrepartie.
C’est précisément cette foi qui nous manque dans les situations de conflit. Quand nous sommes en tension avec quelqu’un, nous interprétons ses actes à travers le filtre de la méfiance, nous lui prêtons des intentions, nous oublions qu’il est capable, lui aussi, de poser une glacière devant sa porte avec une pancarte « Servez-vous ! »
Épisode 10 : Une échoppe sans surveillance
Au sortir du gîte, on parcourt quelques centaines de mètres pour rejoindre le chemin de Stevenson. Au carrefour, une sorte d’échoppe avec un réfrigérateur et des rayonnages : des produits locaux, des jus, des confitures. Si vous en voulez, il suffit de mettre la somme correspondante dans la caisse. Il y a même de quoi récupérer sa monnaie. Le tout sans vraie surveillance — le propriétaire m’a soufflé qu’il y avait quand même une caméra.
Je m’étonne auprès de lui de cette confiance dans le quidam de passage. La perte est acceptable, me répond-il. Quand ça deviendra trop, on arrêtera.
Ce n’est pas seulement que les gens d’ici sont plus généreux. C’est aussi qu’il faut vivre, et que pour faire vivre un gîte au milieu des arbres — qui a coûté huit ans de travaux — il faut se faire connaître, et donc prendre des risques.
J’avais écrit, dans un post précédent sur les incendies, que la crise fait parfois surgir une solidarité qu’on ne soupçonnait pas. Ici, c’est la contrainte économique qui produit le même effet. Les bons sentiments ont parfois besoin d’une bonne raison.
C’est l’un des bénéfices inattendus des conflits et des difficultés : ils font apparaître, chez ceux qui les traversent, des ressources et une générosité qu’on n’aurait peut-être jamais vues autrement.
Hier, les paysages brûlés m’avaient plongé dans une légère déprime. Ce matin, le même panorama, sous une autre lumière, produit l’effet inverse.
C’est une mécanique que je connais et qui m’étonne pourtant à chaque fois, comment, subitement, je peux passer — nous pouvons passer ? — du bas en haut.
Dans le domaine de l’environnement, cela nous dessert : dès que l’incendie est éteint, dès que la catastrophe n’est plus visible, nous oublions. Le beau temps revenu efface l’urgence, et le chantier pour éviter que ça ne recommence reste sans maître d’œuvre.
Dans les conflits, en revanche, cette même mécanique peut être réparatrice. Un moment de beauté, de légèreté, de respiration partagée entre deux personnes qui se sont affrontées, ça ne résout rien sur le fond, mais ça redonne des chances à la relation. Ça rappelle qu’il y a autre chose entre elles que le désaccord, que le lien existe encore.
Nous blâmons nos semblables d’oublier la nature dès que les menaces sont passées. Mais c’est notre humaine nature qui veut cela, et cela n’a pas que des inconvénients.
Épisode 5 : la poule et le chat
Sur le chemin, la pensée vagabonde. L’esprit va d’une chose à l’autre selon que le regard se pose sur un panorama, une personne assise sur le bord du chemin, selon que l’attention suit la marche ou s’en éloigne. Je me dis que c’est le mouvement de la pensée créative.
Jeune, j’avais lu un Que sais-je sur l’intelligence. On y décrivait un test passé à un chat et à une poule, placés dans un enclos fermé sur trois côtés, celui du millieu étant un grillage derrière lequel on avait disposé de la nourriture. Le chat a rapidement compris qu’il lui fallait faire le tour pour atteindre l’appât. La poule, elle, a couru de façon apparemment erratique, comme une boule de flipper affolée, avant de finir par trouver le chemin.
On aurait tort de s’en moquer. Ce que ce test montre, ce n’est pas l’infériorité de la poule, c’est la différence de technique selon la nature du problème. Le chat, face à un problème à sa portée, a mobilisé une représentation directe de la situation et a tracé sa route. La poule, face à un problème qui dépassait sa capacité de représentation, a eu recours à une exploration apparemment désordonnée, qui est en réalité une autre forme d’intelligence — celle qui tâtonne, qui essaie, qui se trompe et qui recommence, jusqu’à ce que la solution émerge non pas d’un raisonnement linéaire mais d’un parcours.
Cette pensée hasardeuse, que la marche favorise, me semble être l’image de la créativité face aux problèmes qui nous dépassent. Et les conflits complexes en font partie : ceux où la ligne droite n’existe pas, où chercher la solution évidente nous maintient précisément du mauvais côté du grillage, où il faut accepter de courir un peu en tous sens avant que le chemin n’apparaisse.
Conclusion : si un conflit difficile vous obsède, allez marcher !
Épisode 6 : Les privilèges de la connaissance
Parfois les marques blanches et rouges sur le chemin, marques qui balisent les chemins de grande randonnée, sont remplacées par des pancartes. C’est plus clair, moins ambigu, surtout quand deux chemins se croisent, et plus explicite.
Mais ça ne me plaît pas.
Les marques ont quelque chose de secret. Il faut être initié, même si quelques minutes suffisent.
Cela me rappelle mon arrivée au Mont-Saint-Michel, telle que je l’ai racontée dans Le Voyage au Mont. En même temps que moi arrivaient deux cars de touristes. « Quoi, à quoi bon tout ce chemin, si ce n’est pour arriver seul, ou bien le premier, ou bien avec quelque privilège ! » me suis-je dit à part moi.
Une partie de moi apprécie donc le privilège qu’apporte la connaissance. C’est un aveu un peu embarrassant pour quelqu’un dont le métier est précisément de transmettre et d’ouvrir les outils à ceux qui n’en disposent pas encore.
Et pourtant les deux coexistent. J’aime transmettre. Et j’aime aussi, parfois, l’avantage que procure la connaissance.
Épisode 7 : la règle des deux kilomètres
Aujourd’hui, une étape plus tranquille, un peu moins de 20 kilomètres, pas trop de dénivelé. À deux kilomètres de l’arrivée, toutefois, il me tarde soudain d’arriver. Il fait chaud, j’ai mal aux pieds.
L’autre jour, entre 25 et 30 kilomètres, même impatience à deux kilomètres de l’arrivée. Un autre jour encore, nous prévoyons un pique-nique après 12 kilomètres parcourus. Toujours la même réaction à deux kilomètres.
Tout se passe comme si le fait de savoir que je touche au but rendait soudain les douleurs insupportables. Comme si le corps, enfin autorisé à se plaindre parce que la fin est proche, réclamait d’un coup tout ce qu’il avait tu jusque-là.
Je me demande s’il en est de même dans nos projets. Cette impatience soudaine, cette fatigue qui surgit précisément quand l’aboutissement est imminent, comme si c’était l’approche de la fin qui rendait le chemin parcouru enfin pesant.
Et dans les conflits ? La perspective proche d’un règlement pourrait-elle, d’un seul coup, rendre la situation insupportable, nous pousser à relancer ce qu’on était en train d’apaiser, à nous dérober à la dernière concession, à saboter sans le vouloir ce qu’on a mis du temps à construire ?
Épisode 8 : les rencontres sur le chemin et la prière de Perls
En chemin, on rencontre des gens, d’autant plus qu’on parcourt les étapes en même temps et qu’on s’arrête pour la nuit plus ou moins au même moment.
Il se peut que, parfois, nous marchions ensemble. Que l’un s’arrête, pour une pause ou pour faire une course, l’autre continue. Personne n’impose sa présence à personne. Ainsi, cette femme rencontrée à Luc, au Bleymard puis, quelques jours plus tard, ce matin, avec qui nous cheminons un moment en conversant gentiment puis que nous allons perdre de vue pour toujours dans une montée.
Cela me rappelle la prière de Perls, le fondateur de la Gestalt-thérapie :
Je suis moi
et tu es toi
Je poursuis ma voie
et tu poursuis la tienne
Je ne suis pas en ce monde pour répondre à tes attentes
et tu n’es pas en ce monde pour répondre aux miennes
Tu es toi
et je suis moi
Et si par chance nous nous rencontrons
alors c’est merveilleux
Sinon…
nous n’y pouvons rien
Épisode 9 : « Servez-vous ! »

En arrivant à Saint-Jean-du-Gard, quelques particuliers ont laissé devant chez eux une glacière avec de l’eau fraîche et une pancarte : « Servez-vous ! »
C’est une bénédiction inattendue, car je manque d’eau après cette étape très escarpée, sous une température élevée.
Je me demande ce qui fait que ces gens, jour après jour, alimentent cette source pour des marcheurs dont ils ne savent rien. Ils ne les verront pas, ne connaîtront pas leur nom, n’en attendront aucune reconnaissance. C’est un acte de pur désintéressement, sans témoin et sans retour.
Ces gestes-là nourrissent la foi en l’autre. La foi dans le fait que l’autre peut manifester de la bienveillance à notre endroit sans contrepartie.
C’est précisément cette foi qui nous manque dans les situations de conflit. Quand nous sommes en tension avec quelqu’un, nous interprétons ses actes à travers le filtre de la méfiance, nous lui prêtons des intentions, nous oublions qu’il est capable, lui aussi, de poser une glacière devant sa porte avec une pancarte « Servez-vous ! »
Épisode 10 : Une échoppe sans surveillance
Au sortir du gîte, on parcourt quelques centaines de mètres pour rejoindre le chemin de Stevenson. Au carrefour, une sorte d’échoppe avec un réfrigérateur et des rayonnages : des produits locaux, des jus, des confitures. Si vous en voulez, il suffit de mettre la somme correspondante dans la caisse. Il y a même de quoi récupérer sa monnaie. Le tout sans vraie surveillance — le propriétaire m’a soufflé qu’il y avait quand même une caméra.
Je m’étonne auprès de lui de cette confiance dans le quidam de passage. La perte est acceptable, me répond-il. Quand ça deviendra trop, on arrêtera.
Ce n’est pas seulement que les gens d’ici sont plus généreux. C’est aussi qu’il faut vivre, et que pour faire vivre un gîte au milieu des arbres — qui a coûté huit ans de travaux — il faut se faire connaître, et donc prendre des risques.
J’avais écrit, dans un post précédent sur les incendies, que la crise fait parfois surgir une solidarité qu’on ne soupçonnait pas. Ici, c’est la contrainte économique qui produit le même effet. Les bons sentiments ont parfois besoin d’une bonne raison.
C’est l’un des bénéfices inattendus des conflits et des difficultés : ils font apparaître, chez ceux qui les traversent, des ressources et une générosité qu’on n’aurait peut-être jamais vues autrement.

Chouette série d’épisodes d’une randonnée sur plusieurs jours 🙂
Merci ☺️
Ohhh ! Bravo ! Un vrai délice à lire, avec des réflexions très utiles pour avancer dans mon apprentissage du conflit en conscience…
Merci pour ce bout de chemin partagé…
Test intéressant : je me reconnais bien dans la poule erratique…