« Tous les mouvements naturels de l’âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. La
grâce seule fait exception. » — Simone Weil, première phrase de La Pesanteur et la grâce.
Il n'est que trop évident que nous sommes soumis à la pesanteur, non seulement la pesanteur matérielle qui nous cloue au sol, mais aussi des forces qui nous tirent inexorablement vers le bas et nous force à lutter.
— La pesanteur existentielle qui nous attire vers le gouffre de la mort
— La pesanteur quotidienne qui nous oblige à nous démener pour obtenir notre pain quotidien.
— La pesanteur des obligations personnelles et professionnelles
Autant de pesanteurs qui nous font aspirer à la grâce, seule force, nous dit Simone Weil, capable de s'opposer à la pesanteur.
Oui mais, ajoute-t-elle, la grâce est une force surnaturelle.
« Il faut toujours s’attendre à ce que les choses se passent conformément à la pesanteur, sauf intervention du surnaturel. » est la deuxième phrase du livre.
Nous serions donc condamnés — c'est le titre d'un autre ouvrage de Simone Weil — à l'Attente de Dieu.
Belle espérance. Mais l'espérance a ceci d'ennuyeux qu'elle oblige à la patience, laquelle n'est pas la vertu de notre siècle d'immédiateté.
Chercher la grâce dans ce monde
Dans le monde matériel, la pesanteur nous cloue au sol — et c'est d'ailleurs heureux, sinon nous nous envolerions vers les étoiles et courrions à notre perte. La grâce serait donc de léviter à notre guise, par un don divin qui nous serait accordé. D'aucuns pensent ce miracle à notre portée.
Ceux-là font beaucoup d'efforts et la conséquence est qu'ils sont milliardaires ou qu'ils aspirent à le devenir.
Les milliardaires, au moins certains d'entre eux, rêvent d'éternité et se plaisent à croire que leur fortune va leur permettre d'acheter l'immortalité. Ainsi Poutine échangeant sur le sujet avec Xi Jinping, ainsi les magnats de la tech qui rêvent de transhumanisme pour vaincre la mort.
Cette même fortune les dispense des avanies du monde et du cortège de misères qui accompagne ceux qui sont obligés de gagner leur pain jour après jour. Pas sûr cependant qu'elle les mette à l'abri des contraintes d'une vie qui n'est souvent libre qu'en apparence.
Mais cela ne concerne pas que les milliardaires. Le désir de repos, de n'avoir plus d'obligation, d'être libre de son temps, concerne un cercle bien plus étendu de personnes. Toutes celles qui attendent le week-end avec impatience; toutes celles qui comptent les jours jusqu'à la retraite; toutes celles même qui guette l'horloge en attendant la fin de la journée.
Je me souviens d'un job d'été dans ma jeunesse, posté sur une perceuse. Travail horriblement fastidieux et répétitif. Nullement fatiguant mais d'un ennui mortel. Après que j'avais lancé la marche automatique de la perceuse, je devais attendre 7 minutes. 7 minutes à ne rien faire. Il me suffisait de faire un pas en arrière pour voir l'horloge à l'entrée de l'usine. Je me retenais autant que je pouvais pour n'être pas trop déçu de constater que l'heure avait à peine avancé. 7 minutes, c'est le temps qu'il me fallait pour fumer une cigarette. Ça n'a pas arrangé ma santé.
Je ne blâme donc personne. Moi aussi, parfois, j'aspire à échapper à la pesanteur du monde.
Mais c'est une fausse piste.
Fausse piste parce qu'elle nous rend au mieux malheureux par frustration.
Au pire parce qu'elle nous entraîne, tels les milliardaires, vers des comportements d'hubris qui détruisent le monde.
Oui, mais je ne crois pas que Dieu existe...
...et je ne crois pas qu'il fera descendre la grâce sur ma tête.
Le mérite de Dieu n'est pas d'exister. Il est d'être au dessus de nous. Sans personne au dessus de nos têtes, nous sommes pris de vertige et, pour tout dire, de folie. La folie de croire que tout est possible, de croire que tout dépend de nous.
Si vous ne croyez pas en Dieu, choisissez autre chose : la fortune, la chance...
Croyez en quelque chose qui ne dépend pas de vous
C'est la seule façon d'accepter de ne pas vouloir tout contrôler.
Non pas pour accepter ni cesser de combattre pour ce qui vous importe, mais pour éviter de vous lancer dans la course folle vers l'apesanteur.
Et le conflit dans tout ça ?
Les questions existentielles tapissent le fond de notre âme. Nous avons beau ne pas penser chaque minute à la mort, à la solitude fondamentale de l'être humain, à notre quête désespérée de sens, ces questions sont le fondement de notre vie spirituelle et intellectuelle. Même lorsque nous n'y pensons pas, elles dirigent nos pensées.
Dans les situations de conflit, nous sommes engagés dans le mouvement que dans la vie en général.
Cette pulsion de vouloir avoir raison à tout prix, de faire taire l'adversaire, d'être le gagnant de l'affaire, me semble être de même nature qu'une lutte à mort contre la pesanteur.
La grâce, ici, c'est le collectif, c'est le ensemble. La grâce, c'est de faire du "nous".
Et cela commence, quelles que soient les apparences, par ne pas considérer l'autre comme un monstre.
Je n’ai pas lu la pesanteur et la grâce, mais je connais un peu Simone Weil et je crois que tu as très bien interprété sa pensée, tu l’as actualisée à notre monde contemporain. Bravo!
Se désengager de la pesanteur, faut-il tout de même s’engager pour quelque chose?
Bien amicalement, Thiên-Nga