Pour un proche

Tu me dis que tu souffres et je vois dans ton regard que tu es tout entier dans ta douleur. Regard d’animal emprisonné, yeux vides qui ne voient plus le monde et semblent buter sur les barreaux de la cage. Cage de douleur où les animaux enfermés vont et viennent sans fin et font un immense voyage en si peu d’espace. Tes mots sont comme les pas de ces bêtes blessées, tournent en rond et disent dans une ronde interminable les mêmes choses, font le même et fastidieux voyage. Si peu de mots pour une si grande douleur. Plainte silencieuse des animaux encagés, plainte lancinante de tes mots. Et comme une suprême indifférence au monde, quand tu refuses les mains tendues. L’animal encore qui tourne avec dédain la tête devant la main qui lui tend de la nourriture. La souffrance remplit même ton ventre.

À t’entendre, je suis triste. À t’entendre, je suis en colère.

Tristesse devant la souffrance; tristesse de l’impuissance et de si peu pouvoir faire que je me sens éloigné de toi, comme dans un autre monde. Un monde de l’autre côté des barreaux. Tristesse parce que tu es triste, que cette souffrance qui t’entoure est baignée de tristesse; et pour moi, qui suis à tes côtés, elle est comme un brouillard que je respire et qui se dépose sur ma peau, qui m’éloigne moi aussi du monde. Tandis que je t’écoute, je regarde autour de moi, je regarde le monde. J’ai besoin de m’accrocher à lui, de le saisir pour ne pas sombrer dans ta tristesse, pour ne pas sombrer dans ta douleur. Car je sens que cette souffrance qui t’étreint depuis de longs mois déjà pourrait bien, moi aussi, me saisir et ne plus me lâcher.

Colère, à cause de l’impuissance encore; colère et ennui d’entendre toujours les mêmes paroles, qui reviennent sans cesse et sans cesse me disent que je ne t’aide pas, que mes paroles et mes conseils sont vains, que ma présence même t’est peut-être sans secours. Colère aussi parce qu’une voix en moi dit que tu ne fais rien pour sortir de la cage, pas même secouer les barreaux, pas même éprouver le verrou et que, peut-être, tu aimes cette plainte, sans considération pour les traces qu’elle laisse dans le coeur de tes proches.

Et soudain, tandis que mon regard a accroché un coin de ciel où glisse doucement un nuage, je me dis que cette voix est l’écho de mes propres souffrances passées; la voix qui dit la cage, qui dit les barreaux; la voix qui met des masques sur les visages amis, qui cache la douceur du monde, la voix qui souffle qu’il n’y a pas d’espoir.

Alors, faisant taire la voix, je me tourne vers toi et t’adresse un sourire timide.