Alice Sommer Herz, survivante de l’holocauste, quand la plupart des membres de sa famille ont péri, dit être sans haine et avoir été heureuse toute sa vie. Quand on s’interroge sur son secret, elle répond qu’elle est chaque jour reconnaissante de toutes les choses dont elle bénéficie (vidéo de son interview).
Je rapproche ce témoignage troublant du besoin de reconnaissance, que nous sommes nombreux à éprouver. Chacun d’entre nous, pensons-nous, a besoin d’un minimum de reconnaissance de son identité, de ses talents, de son utilité, pour s’insérer de façon heureuse dans la société. Et voilà que, dans le même temps, je tombe sur un billet du blog de Christophe André (le billet), où il confie que les présentations élogieuses – trop élogieuses, dit-il – dont il bénéficie souvent lors de ses conférences, l’embarrassent. Voici quelques temps, l’occasion lui a été donnée de participer à une conférence au côté de Matthieu Ricard. Il n’a pas manqué de regarder ce dernier attentivement tandis que le présentateur faisait justement l’éloge de son invité, pour voir comment ce dernier pouvait bien digérer cet afflux de bons sentiments. Matthieu Ricard a fermé les yeux. Pour, a-t-il confié, faire passer cette reconnaissance à qui de droit: « Je fermais les yeux parce que ces compliments ne me concernaient pas vraiment. Ceux qui les méritent, ce sont mes maîtres, qui m’ont tout appris de ce qui fait qu’on me complimente aujourd’hui. Alors, je ferme les yeux pour penser à eux, leur rendre hommage, leur adresser de la gratitude. Je ne suis pas concerné, ce sont eux les récipiendaires authentiques, et c’est vers eux que nous devons tourner notre admiration. »
D’où il me vient, de façon peut-être un peu simpliste, qu’il en est de la reconnaissance – que nous pouvons qualifier de nourriture sociale – comme de toute nourriture: nous en avons besoin, mais nous avons aussi besoin de l’évacuer.
Nous sommes des êtres de passage. Le souffle de la vie passe en nous pour bientôt nous quitter; une vie que nous entretenons et maintenons par notre respiration, un souffle d’air qui va et qui vient, par la nourriture qui transite elle aussi dans notre organisme, se transformant en déchets ou en chaleur.
Peut-être notre époque, qui est époque d’accumulation, souvent par peur plus que par véritable cupidité, souffre-t-elle d’un bête et prosaïque problème de transit. Nous sommes obnubilés par les déchets que notre société moderne produit, sans voir que notre défaut d’évacuation porte aussi sur les « bonnes » choses, qui ne sont bonnes justement que tant qu’elles ne stationnent pas indéfiniment dans notre corps, dans notre esprit, dans le champ de notre présence. Et que cette retenue abusive qui provoque en nous des encombrements concerne également – ou peut-être commence par – les choses de l’esprit. Ainsi de la reconnaissance; ainsi du savoir et de la connaissance si nous ne les transmettons pas; ainsi de tous les biens du monde, matériels et immatériels.
Et peut-être que le bonheur, comme celui d’Alice Sommer Herz, vient, au travers des épreuves et des vicissitudes, de notre capacité à trouver toutes les nourritures dont nous avons besoin sans jamais rien accumuler.