Dans un précédent billet – Le destin des peuples, opus 1 – je donnais mes sentiments à la suite de la lecture du livre « Histoire d’un allemand », sur le thème: les victoires peuvent aussi faire le malheur des peuples et des personnes. En Allemagne, Haffner dit que ce fut les guerres du XIXème siècle; est-ce que la France a aussi eu des victoires destructrices?

Incontestablement, la grande victoire de la France et du peuple français, celle qui occupe encore aujourd’hui une place de choix dans notre histoire telle que nous nous la représentons, celle que nous continuons de célébrer, la victoire dont nous nous réclamons, la victoire dont chaque français est fier et qui structure notre société: c’est la Révolution française.

Que ce fut une victoire, personne ne le contestera; ni dans sa légitimité à changer un ordre des choses figé qui avait instauré des injustices et se montrait incapable d’y remédier; ni dans son succès de changer effectivement les choses et d’ouvrir une nouvelle période de l’histoire. La question n’est pas de savoir si ce fut ou non une victoire mais quel fut et quel est encore le prix de cette victoire.

Ce qui émerge aujourd’hui de cette grande victoire, sont pour moi deux choses: la Déclaration universelle des droits de l’homme; un roi guillotiné.

J’ai déjà parlé ici des droits de l’homme, notamment de ce qu’en disait Simone Weil, sur le fait qu’un droit d’un individu n’est jamais que le devoir auquel les autres s’astreignent vis-à-vis de lui et qu’un homme seul sur un île déserte n’a aucun droit mais seulement des devoirs (Droits et Devoirs)

Je ne me départis pas de l’idée que tuer le roi – mais aussi bien entendu nombre de représentants de l’ancien régime – n’est pas un acte banal et sans traumatisme, dans un pays où, depuis, nous avons renoncé à la peine de mort. Mais aussi parce que ce n’était pas seulement Louis XVI que ses juges ont envoyé sur l’échafaud, mais le représentant de centaines d’années d’une monarchie, et que ces juges l’ont chargé des responsabilités de l’ensemble de ces prédécesseurs. Autrement dit, il fut aussi surtout, le 21 janvier 1793, à moins de 40 ans, exécuté en tant que symbole.

Autrement dit: un bouc émissaire.

Ce dont Louis Capet était sans doute convaincu quand, ainsi que le rapporte son bourreau, il dit: « Peuple, je meurs innocent! […] Messieurs, je suis innocent de tout ce dont on m’inculpe. Je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français. »

Qui sait si, collectivement, nous avons extirpé de notre inconscient ce jugement d’un homme au delà de ses actes propres; qui sait si, dans notre facile détestation des autorités de ce pays, ne reste pas quelque chose de cet affrontement originel entre un peuple et son chef; qui sait si, voulant charger un homme de tous les péchés de notre histoire, nous n’avons pas refoulé au fond de notre inconscient collectif, la culpabilité qui incombait à tous ceux, y compris parmi ses bourreaux, qui ne furent pas jugés avec lui?