Dans « Histoire d’un allemand », le récit de l’intérieur de la montée du nazisme, de 1914 à 1933, dont on peut lire un résumé sur le site de la lettre volée, Sebastian Haffner décrypte comment l’Allemagne, au sens où il l’entend, c’est-à-dire une nation intime, spacieuse, ouverte, expansive et même, dans une certaine mesure, oublieuse de soi, a été détruite par le nazisme et en a même été, bien avant l’Autriche et la Tchécoslovaquie, le premier territoire occupé.

L’Histoire d’un allemand, c’est d’abord le mystère du destin d’un peuple, qui va entraîner le destin de millions d’autres personnes, avec la question centrale: « Comment peut-on en arriver là? ». L’auteur décrit minutieusement les méthodes, faites de brutalité, de conviction, d’abrutissement mais aussi en jouant sur la camaraderie, les chants, les exercices et cette sorte de bonheur de participer à une aventure collective.

Cependant, il élargit à un moment le panorama en faisant remonter les causes du désastre à une époque bien plus ancienne; ce qui permet de mieux comprendre comment un parti qui n’est pas pris au sérieux au départ va finir par tenir toutes les ficelles de la société allemande.

Citons Haffner: On aurait évidemment tort de supposer que l’Allemagne et sa culture étaient superbes et florissantes en 1932, et que les nazis ont tout démoli d’un seul coup. L’histoire de l’autodestruction de l’Allemange du fait de son nationalisme pathologique est plus ancienne, et il vaudrait la peine de la conter. Son côté hautement paradoxal, c’est que chaque étape de cette autodestruction fut marquée par une guerre victorieuse, un triomphe apparent. Voici cent cinquante ans, « l’Allemagne » était en passe de devenir une grande nation. Les guerres de libération de 1813 à 1815 marquèrent la première grande régression, les guerres de 1864 à 1870 la deuxième. […] Dès cette époque, l’Allemagne perdit pour longtemps toute chance de trouver sa forme politique, coincée qu’elle était dans l’Empire prussien de Bismarck comme dans une camisole de force.

Je comprends que les victoires successives – et surtout les victoires de la force, comme les victoires militaires – évacuent le doute et que les thèses les plus simplistes, à l’instar par exemple d’un nationalisme exacerbé, s’en trouvent renforcées au détriment d’approches plus réfléchies, plus posées mais aussi moins claires et plus complexes.

Pis encore, la défaite cuisante – celle de 1918 – après un siècle de victoires et de conquêtes, est un tel camouflet que se forme dans l’humiliation le terreau plus fertile encore de ce qui allait conduire à l’horreur absolue.

Ce que j’entrevois ici, au travers de cet immense accident de l’histoire qu’a été le nazisme – avec pour première victime l’Allemagne elle-même, dans toutes ses composantes – est que les désastres naissent de déséquilibres et qu’un des déséquilibres possibles est l’excès de victoires ou l’excès de défaites.

Il en est de même sur le plan individuel, comme sur le plan des nations: le « nouveau riche » est tenu en piètre estime, précisément parce qu’il a l’arrogance de qui n’a pas subi de défaites, n’a pas eu à affronter l’échec; à l’inverse, le « looser » sera également et facilement méprisé.

Ainsi de ces deux aliments de notre âme: l’échec seul rend malheureux; le succès seul rend imbécile. Que nous pouvons aussi exprimer d’une façon plus positive par: l’échec nous donne le savoir, le succès nous donne l’énergie; c’est-à-dire qu’ils sont les deux jambes de la marche du destin humain.

Et qu’aller à cloche-pied n’est souhaitable à personne.