L’antisémitisme refait surface dans les médias, suite aux propos d’un humoriste dont les journaux front grand cas. Que pouvons-nous apprendre de ces événements, de cette posture – qu’elle soit ou non avérée dans le cas qui fait grand bruit actuellement – de détestation aveugle d’une partie de l’humanité? Rien, sans doute, si nous restons le nez collé à l’événement; mais peut-être quelque chose en prenant de la hauteur. « À quelque chose malheur est bon », comme le dit le proverbe et La Fontaine écrit:
Quand le malheur ne serait bon
Qu’à mettre un sot à la raison,
Toujours serait-ce à juste cause
Qu’on le dit bon à quelque chose.
L’épisode le plus ancien d’antisémitisme dont j’aie connaissance remonte en 1348, à l’époque la grande peste noire qui emporta plus d’une personne sur 3 en Europe. Des juifs furent accusés d’avoir empoisonné des rivières ou des puits, torturés, massacrés et parfois brûlés vifs comme à Strasbourg.
René Girard a bien décrit ce phénomène expiatoire, qui se produit à l’occasion d’une crise; une crise d’indifférenciation, en ce qu’elle touche tout le monde et semble n’épargner personne. Dès lors, il n’y a plus d’abri et plus d’espoir. La seule issue visible pour ceux qui subissent la situation, est de trouver un ou des coupables, un bouc émissaire individuel ou collectif.
Les minorités sont les candidats idéaux pour cette désignation; parce qu’ils sont différents alors qu’il s’agit, précisément, de retrouver de la différence devant un fléau qui a aplani les différences. Inutile de préciser combien de fois la minorité juive a fait les frais de cette dénonciation.
Qu’en a-t-il découlé? Est-ce que la peste noire a cessé ses dégâts? Certes non. Le bouc émissaire ne résout pas la crise, il soulage pour un temps le désarroi de la majorité des victimes au prix douloureux du sacrifice d’une minorité.
Au fond, alors que l’humanité est confrontée à des périls, elle choisit ainsi de se retourner contre elle-même: le phénomène du bouc émissaire, ou le cancer de l’humanité.
Mais nous savons que la désignation de boucs émissaires, reconnaissable à son côté global, abstrait et simplificateur, est un indicateur de la gravité des crises que nos sociétés traversent: voilà ce que ces épisodes nous apprennent, voilà ce dont ils sont la mesure. Certes, d’aucuns pourront à bon droit objecter que nous n’avions pas besoin de l’antisémitisme pour savoir que nous sommes en crise! Pour autant, nous mesurons ici, non l’intensité de la crise, mais son impact dans la société: jusqu’où cette dernière saura résister? Quel est son degré de souffrance et quel est son degré de résilience? Combien grande est sa tentation de trouver une explication toute faite et donc de fuir la véritable résolution de la crise?
Notre devoir est d’être attentif à ces phénomènes car, bonne nouvelle, la conscience des choses peut empêcher les drames d’advenir; de mettre la lumière sur ces phénomènes naissants par des actes d’explicitation; et surtout, d’éviter de faire le lit de ces phénomènes de diabolisation.
Quand un homme politique dit: « mon ennemi, c’est la finance »; quand nous l’écoutons et acquiesçons à cette accusation abstraite, vague et généralisatrice (ma voisine, qui travaille à la banque de quartier, est-elle aussi son ennemie?), alors nous participons à faire le lit des phénomènes de boucs émissaires en général et l’antisémitisme en particulier, car alors le bouc émissaire est désigné: ne lui manque plus qu’un visage. Et nous savons, notamment depuis Hitler, combien est facile et efficace la mise en accusation de ce qu’il appelait la juiverie financière internationale.
Nous y participons, sans rien régler des véritables problèmes qui devraient nous occuper.