La logique implacable de l’existence me fait renouveler le douloureux exercice d’écrire une oraison funèbre: ce fut pour ma mère en septembre 2010, c’est maintenant pour mon père. Le commentaire est le même qu’à l’époque, ainsi que le sentiment étrange de ramasser une vie en quelques mots.
Jussey, le 17 septembre 2013
Louis est né le 6 octobre 1925, à Neuvelle-lès-la-Charité en Haute-Saône, de Germaine et Alfred Quivogne, 4ème des six enfants du couple avec Gaston, Rolande – décédée à 2 ans – Henriette, Serge et Geneviève. Les années passent, les épreuves viennent ; les circonstances font bientôt que le père doit élever seul ses enfants, avec le soutien des aînés ; puis sa maladie, qui rend les choses plus difficiles encore. Louis se souviendra toutefois du meilleur de ces années : l’école avec un instituteur qui a beaucoup compté pour lui et qui allait bien des années plus tard l’aider de façon décisive ; le contact avec la nature, la pêche en rivière qu’il évoquait souvent, dans la Romaine ou la Chiole ; cette nature qu’il n’a jamais cessé d’admirer et dont il chérira le contact toute son existence, par la chasse, la pêche ou le golf plus tard.
Vient la guerre ; Louis fait son apprentissage à Noidans. Un cahier nous reste d’un cours sur la technologie du fer : sans doute quelque morceaux de ce fer sont-ils passés dans l’homme…
Il va ensuite être engagé volontaire pour la durée de la guerre : volontaire ! Voilà bien le mot qui lui correspond et qui va le pousser, dès la fin de la guerre avec son frère Gaston, à entreprendre et à créer sa première entreprise, moment du geste providentiel de son ancien instituteur, qui lui amènera, pour lui prêter, ses économies enveloppées dans du papier journal, geste de confiance qui accompagnera mon père tout au long de sa vie, avec une émotion intacte.
Il se marie avec Lucette et a 3 enfants, Jean-Luc, Jean-Jacques, Jean-Pierre ; à la fin des années 50, de nouvelles épreuves vont s’imposer à lui ; d’abord la séparation douloureuse d’avec son épouse, puis la nécessité de continuer seul l’entreprise ; c’est un autre ami qui lui fera confiance alors et l’aidera. Il se marie avec Gervaise en 1962 ; de leur union naîtra Laurent. Ce sont les années du développement de l’entreprise de fabrication de machines agricoles qui va devenir la société des établissements Quivogne, par une progression ininterrompue à Polaincourt d’abord, puis à Jussey. Tout cela ne suffit pas à Louis : volontaire il a été, volontaire il continue d’être par le désir de bâtir encore et toujours : une autre entreprise de fabrique de vérins à Gevigney, la SAGHEV, en 1981 puis le rachat de l’usine de volants roulants Mischler à Fretigney en 1995, entreprise où il avait lui-même travaillé au temps de son apprentissage ; d’aucuns pensent alors que ce rachat est déraisonnable, peut-être motivé par des raisons affectives ; c’est sans compter sur la volonté de l’homme qui a décidé, à l’instar du métal utilisé pour la fabrication de ses machines, de forger son destin.
Le destin semble s’incliner en effet ; Louis n’est jamais malade, jamais souffrant ; son énergie semble inépuisable ; mais le destin va le rattraper. En septembre 2010, alors qu’il a cédé son entreprise à ses enfants et peut espérer couler des jours paisibles, entouré de ses petits enfants, son épouse Gervaise le quitte, pour une funeste destination, vaincue par le cancer. Commencent les temps de deuil, les temps difficiles où il va souffrir de la solitude malgré l’accompagnement de ceux qui sont proches, comme Annie ou son fils Jean-Jacques. Une jambe cassée l’a cloué voici trois mois sur une chaise roulante : sa volonté se manifestait encore alors que, bravant les médecins, il trouvait encore la force de marcher sans béquilles, pour avancer encore et toujours.
Louis a quitté ce monde où son propre corps ne pouvait plus suivre sa volonté ; il nous a laissé son immense vitalité, son immense goût de la vie, son immense volonté ; et s’il était parmi nous aujourd’hui, je crois qu’il aimerait qu’après la cérémonie, nous buvions le verre de l’amitié, en discutant, en plaisantant, en riant.
Et c’est ce que nous allons faire.