Après les propos d’un évêque sur le mariage homosexuel, arguant que cette extension du mariage ouvrait la porte à toutes les dérives, une polémique est née entre défenseurs et opposants de la mesure avec, comme il se doit, quelques noms d’oiseaux prononcés de part et d’autre. Voici maintenant que le pape ajoute sa voix au débat.  La vigueur des débats semble témoigner, comme presque toujours en pareil cas, que les deux parties sont d’abord en désaccord, parce qu’elles ne parlent pas de la même chose.

J’ai toujours été frappé du fait que le mariage était, dans notre pays, le dernier lien qui unissait l’état à l’église après la loi de séparation de 1905. Les époux doivent se marier civilement pour se marier à l’église. À l’inverse, le mariage civil ne s’est pas dissocié clairement du mariage religieux.

On pourrait en effet imaginer que le mariage civil fut renommé pour être dissocié clairement du mariage religieux. A défaut, le PACS, par exemple, aurait pu constituer une alternative pour ceux qui ne souhaitent pas consacrer leur mariage devant Dieu; en supposant bien sûr de donner les mêmes avantages matériels sur le plan fiscal.

Deux questions demeurent à cet égard: des futurs époux athées – de quelque sexe qu’ils fussent – se satisferaient-ils d’un tel contrat dont, manifestement, la charge symbolique est moins forte. Il est permis d’en douter quand le décorum du mariage religieux attire encore de nombreux couples et il est encore plus probable que les croyants vivront difficilement la coupure entre les deux institutions.

C’est qu’il y a une incompréhension et un fossé entre les deux partis qui rend la situation incompréhensible si on l’ignore: la différence entre le sacré et le profane.

Est sacré ce qui, nous dit le dictionnaire, appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable. La vision sacrée du monde en fait un espace hétérogène, avec des lieux, des temps différenciés. Un lieu n’en vaut pas un autre; un temps n’en vaut pas un autre; ce en quoi l’esprit profane s’oppose presque totalement, qui prône au contraire l’homogénéité de l’espace, à la manière des espaces géométriques (qui d’ailleurs ont peiné à émerger de l’imagination des hommes à cause précisément du sentiment.

C’est ainsi qu’un parti a du mariage une vision sacrée; que l’on y touche, et l’on touche aux équilibres du monde tandis que l’autre, profane, n’y voit qu’un ajustement aux nouveaux modes de vie.

Bien entendu, les mots sacré et profane désignent deux pôles entre lesquels tout un chacun se positionne, plus ou moins près de l’un ou de l’autre. Deux pôles qui, d’ailleurs, ne recouvrent pas les notions de civil (ou laïc) et religieux car il est des religieux profanes et des athées habités par le sens du sacré. Le débat procède d’une représentation du monde qui n’est absolument pas la même selon que l’on est ici ou là, dans l’hémisphère du sacré ou celui du profane. La plupart des débats qui touchent à la relation entre le religieux et le civil – le mariage, mais aussi plus largement, certains aspects du politique, les relations avec d’autres cultures, la laïcité et l’accueil des manifestations religieuses – ne sont qu’une conséquence de cette représentation. Dialogue de sourds donc, qui ne prennent pas la peine, sinon d’accorder du moins de confronter leurs représentations.

Où nous voyons que nous perdons notre temps en vaines arguties plutôt que de construire des représentations communes.

P.S. On lira avec intérêt sur le sujet: « Le sacré et le profane » de Mircea Eliade.