La randonnée en montage est un bon moyen d’éprouver sa paresse; soit au matin – après une autre randonnée la veille – quand les jambes tirent, que l’altitude a encore cet effet soporifique que l’on ressent parfois les premiers jours, que le temps est mauvais, qu’il pleut, vente que nous avons toutes les bonnes raisons de ne pas partir, voire même de rester au lit; soit en pleine montée, quand, essoufflés, fatigués (parce que nous avons démarré trop vite!), épouvantés par la pente abrupte qu’il nous faut encore gravir, on se dit tout de go: qu’est-ce que je fous là?!

À la paresse, nous opposons ainsi instinctivement le courage; la vaillance de l’homme vigoureux qui ne craint aucun effort. C’est aller, il me semble, un peu vite et confondre deux paresses cachées derrière le même mot.

La « petite » paresse, qui est en effet absence ou manque, peut-être temporaire, de courage; celle-ci nous est coutumière et ne saurait tirer à grande conséquence; que celui qui n’a jamais éteint son réveil et enfoui à nouveau sa tête dans l’oreiller en envoyant paître ses obligations, me jette la première pierre.

La grande et vraie paresse, celle qui a mérité d’être élevée au rang de péché capital, à la fois ressemble à sa petite soeur et s’en distingue radicalement.

Un proche de ma famille, homme d’un certain âge, ayant enduré récemment un drame, nous avait accompagné à la montagne. Je voulais l’emmener dans une randonnée – facile me semblait-il et adaptée à sa condition physique – pour l’aider à retrouver le chemin de l’exercice et le cercle vertueux du sommeil. Je me suis heurté dès l’abord – mais je dis tout de suite qu’il a su finalement surmonter l’obstacle – à une forme d’inertie qui ressemble fort à de la « petite paresse »: je suis fatigué; j’ai besoin de repos; je suis âgé, je n’ai plus votre âge, etc. Il est venu malgré tout avec nous et a parfaitement suivi le rythme du petit groupe. Tout en maugréant de ci, de là, y compris le soir au retour avec un discours ambivalent, disant tantôt « j’ai bien fait de venir » et tantôt « je suis vidé, qu’est-ce que vous m’avez fait faire », dans un sourire mi figue, mi raisin…

La petite paresse disparaît dès lors qu’elle est vaincue; une fois sous la douche, finis les rêves de se rendormir; la grande paresse, parce qu’elle procède d’un autre processus, persiste et reste tapie constamment, même après qu’on l’a vaincue en apparence; ce qui lui donne de la vigueur, ce sont les épreuves, les malheurs, les aléas de la vie. La grande paresse, n’est pas un banal défaut (défaut au sens de lacune, en l’occurrence, manque de courage physique), c’est une pulsion et même une pulsion de mort contre la vie.

Voilà à quoi font référence les fameux sept péchés capitaux: non pas de simples faiblesses: la gourmandise n’est pas l’envie de craquer devant les patisseries; l’envie n’est pas de lorgner sur la dernière née d’un constructeur automobile (ou une petite jupe d’un créateur de mode!); et la paresse n’est pas de rechigner devant l’effort.

Ce qui a été théorisé là, ce sont ces choses que nous portons en nous, constamment, sournoisement et qui, après une maladie, après un deuil, nous disent: vivre ne vaut pas le coup, à quoi bon tout ça?