Que des magazines titrent aujourd’hui sur la morale – le magazine littéraire par exemple – témoigne de la fin de la mise en quarantaine dans laquelle elle fut placée depuis des années. Durant tout ce temps, en effet, qui prônait les valeurs morales était aussitôt suspecté d’être un partisan de l’ordre moral.

L’ordre moral me semble être à la morale ce qu’autrefois la paix romaine fut à la paix: une version figée et cristallisée dans un appareil qui singe son modèle sans en avoir la vitalité. La morale est affaire collective; elle est la résultante des vertus individuelles. Chaque manifestation de vertu est ainsi autant de soutien à la morale collective; on dira autrement et de façon plus symbolique que les vertus sont les piliers de la morale, laquelle apparaît comme une construction s’appuyant sur de multiples vertus.

Nul ne contestera le bénéfice d’une société vertueuse pour ses membres: moins de crimes, moins de frictions, et donc moins de répression et d’énergie à apporter à la simple sauvegarde de la société elle-même. La tentation est alors grande de tenter de pérenniser à jamais les comportements vertueux pour « capturer » la morale et en rendre le règne permanent. C’est alors que l’homme grave lui-même les tables de la loi; certes, la loi est nécessaire; je tends à considérer qu’elle est l’une des principales inventions de l’humanité; mais dès lors qu’elle tend à régenter la morale, elle rigidifie celle-ci et, surtout, elle coupe le lien vivant avec les vertus individuelles. Quand la morale établie devient totalement indépendante des individus, alors on peut parler d’ordre moral.

Cette construction cristallisée a quelque chose à voir avec la senescence des sociétés ou des individus: perte de la souplesse, la peau se durcit et devient du cuir qui n’est plus irrigué par les vaisseaux sanguins, insensible, imperméable aux émotions; les articulations se raidissent, de même l’esprit souvent; la vue baisse, le champ de vision se restreint.

C’est pourquoi défendre la vertu est d’abord acte de jeunesse; croire en la morale vivante quasiment un acte de révolution semblable à la révolution de notre planète quand, à la fin d’un cycle, le printemps revient et la sève circule à nouveau dans le grand corps de la nature; où le vert et le vertueux se conjuguent.