La mort d’un proche est d’abord une mort proche. Je songe à ces films historiques de guerre où des hommes vont à la bataille en rangs serrés; soudain une fusillade, des soldats qui tombent et la voix des sergents qui hurlent les ordres: tenez la ligne! Reformez les rangs!

Que se passe-t-il dans la tête d’un de ces hommes qui voit son ami tomber à ses côtés et qui doit continuer, « comme si de rien n’était »? Que se passe-t-il dans son esprit même si celui-là qui marchait près de lui n’était pas un ami, même pas quelqu’un qui connaissait?

Sans doute le feu de la bataille l’empêche-t-il d’y réfléchir valablement; mais ensuite, après que le fracas des armes a cessé, dans la nuit, en cherchant le sommeil?

J’imagine, sans rien en savoir, que ses pensées ont à voir avec notre propre expérience de la mort qui frappe soudain, juste à côté de nous; tandis que la vie qui continue nous dit à sa façon de « tenir la ligne »; tandis que nos amis, notre famille nous entourent et que le deuil, au delà du chagrin, est d’abord une occasion de resserrer les liens des vivants.

Nous nous resserrons les uns contre les autres, sans doute à cause de l’expérience directe que nous faisons à cette occasion de la précarité de notre condition, du sentiment d’imminence de la fin pour nous-même; et pendant ce temps de sidération, alors le monde passe en arrière plan comme si la focale de notre esprit de dégageait de nos soucis quotidiens pour se centrer sur l’inexorable de notre existence. Le monde passe en arrière plan dans un basculement qui donne le vertige et met en évidence la futilité de la plupart de nos préoccupations.

Mais le grand mystère, en deçà de ceux plus grands encore de la métaphysique, le grand mystère qui me questionne et me questionnait bien avant le deuil qui m’a touché récemment est: comment est-il possible ensuite, quelques heures, quelques jours, quelques semaines après, de perdre de vue la futilité du monde?