Les mots ont leur planète : le langage ; ils sont, de cette planète, les habitants, qui naissent, qui vivent, changent et qui meurent. Ils en sont aussi les ressources et le sous-sol : point de langage, point de planète sans les mots qui la peuplent et la constituent.
Les habitants – car chaque mot qui naît, fut-il un « affreux néologisme » est comme une naissance, dont la carrière est indécise, parfois courte et éphémère, vite oubliée ; parfois longue et glorieuse, telle celle de ces mots étendards qui parlent de nos passions, de nos vies. Les mots comme les humains, voyagent d’un continent à l’autre, d’une langue à l’autre, émigrent définitivement ou sont refoulés aux frontières ; s’adaptent et s’intègrent ou portent encore, leur vie durant, la trace de leurs origines. Les mots travaillent, parfois esclaves, parfois libres qui échappent soudain aux vues de ceux qui en abusent imprudemment. Car les mots sont, comme nous, soumis aux passions humaines.
Le sous-sol – car chaque mot d’aujourd’hui a ses racines, un autre mot, vivant ou mort d’une langue vivante ou morte ; les mots s’empilent comme les édifices religieux sur les sites sacrés. Il y a, pour les mots aussi, un arbre de l’origine des espèces qui trace leur généalogie.
Comme le charbon, comme le pétrole, les mots sont les ressources de leur planète ; comme pour ces richesses du sous-sol, il existe une industrie qui, telle l’industrie pétrolière, exploite massivement les mots et les expressions : les extrait du vocabulaire puis les raffine en les habillant parfois de couleurs et de graphisme. Cette industrie, c’est le marketing ; son produit fini est la marque, le slogan. Le marketing commercial ou politique où l’on répète des mots qui finissent par se vider de leur sens ou par perdre leur sens premier, par perdre la diversité de leurs acceptions.
Les mots les plus vulnérables à ce processus d’exploitation sont sans doute les « grands mots » : vertu, courage, amour, honneur, justice. À n’en pas douter, quand les mots sont touchés, la réalité qu’ils expriment souffre avec eux.
C’est pourquoi il faut inventer un vocabulaire durable qui ne surexploite pas les mots ; les utilise de façon modérée.
Fermons les oreilles aux slogans, fermons les oreilles aux marques : écoutons les hommes.