Sur le site du monde, un article du 11 mars: Soldats français tombés en Afghanistan : Rendez-nous nos héros!, l’officier Samuel Duval déplore la victimisation des soldats tués au front, qui dépouille leurs actes et leur engagement de tout héroïsme.
René Girard a dit des choses passionnantes sur le sujet; sa thèse initiale est que notre société – d’une façon générale, la société judéo-chrétienne – a été la première à “inventer” le statut de victime et à permettre de voir le monde de leur point de vue et non plus simplement du point de vue du pouvoir, voire des bourreaux. C’est tout de même les prémices de la justice. Il semble toutefois que ce mouvement ait été trop loin, non seulement en “victimisant” à tour de bras mais aussi en conférant à la victime le seul statut prestigieux de notre époque.
Quant au héros, c’est une figure très ambivalente. Dans Portrait de l’aventurier, Roger Stéphane dresse un portrait de “héros” (Lawrence d’Arabie, Ernst Von Salomon, Les personnages de Malraux,…) très complexe: « Le contraire du militant; étranger par essence au fanatisme et même au manichéisme. L’aventurier: un irréductible solitaire. »; où, finalement, on peut se demander si le héros ne culmine pas dans sa chute; ce qui en fait une figure purement dramatique.
Le sacrifice est sans doute le trait d’union entre la victime et le héros : les premières victimes furent en effet celles offertes en sacrifice puis parfois divinisées ou transformées en héros par les mythes (cf. René Girard très prolixe sur le sujet). Ce sont des héros passifs et non acteurs de leurs actes, par opposition à ceux qui se « sacrifient » volontairement. L’autre différence est que les premiers sont, à leur corps défendant ou non, mis en scène (la posture de la victime permettant parfois de rechercher cette mise en scène dans les médias) ; tandis qu’un héros véritable ne peut être que discret: ce qui sans doute signe sa disparition de notre champ de vision.
J’aime là-dessus, quelque léger que ça puisse paraître, la figure des “super-héros” que, de plus en plus, on voit mis en scène avec ambiguïté : des hommes à la fois reconnus et anonymes, avec un costume trop grand pour eux, qui sont surpuissants dans le monde et faibles pour eux-mêmes; ce sont, au fond, des jouets de la société du (grand-)spectacle; comme toutes les victimes auto-proclamées qui tentent de gagner quelque place dans les journaux et télévision, voire parfois dans les urnes…