Lisant Marc Aurèle, je relève ce passage, par ailleurs caractéristique de sa pensée: Courte est la vie de l’homme qui loue et de celui qui est loué, de l’historien et de celui dont on fait l’histoire. De plus, nous ne tenons qu’un coin de cette partie du monde, et même dans ce coin l’accord n’est pas unanime, et plus d’un ne s’accorde pas avec lui-même. D’ailleurs la terre entière n’est qu’un point.
Je repense aux jours de ma jeunesse où, insupportables garnements, nous observions des fourmis, en les isolant dans des terrariums de fortune. Évidemment, nous trouvions plus amusant de faire cohabiter des fourmis d’espèces différentes pour le « spectacle »; et nous regardions les bestioles se disputer et se battre pour un maigre territoire. Autant de petits points noirs et rouges au destin fâcheusement écourté par des enfants.
Que la terre ne soit qu’un point, me renvoie aussitôt à ces fourmis, petits points comme nous tandis que nous, comme ces fourmis, mettons toute notre énergie à nos combats coutumiers, pour des territoires réels ou supposés… Est-ce à dire que tout est vain? Est-ce à dire que rien ne vaut la peine? Est-ce à dire que, de toute façon, notre vie est enserrée dans un destin qui rend toute gesticulation inutile?
Pourtant, nous sommes des fourmis: il faut bien, chaque jour et chaque instant jusqu’à la fin, faire la fourmi.
Dans le fond, il s’agit d’un problème de longue vue. Tout dépend par quel
bout on se regarde. Pour résoudre ce problème il suffit d’inverser la longue
vue et cela aura autant de valeur. Le mot qui contredit tout le reste du texte
est le mot destin « puissance qui, selon certaines croyances, règlerait la vie
des hommes et le cours des évènements ». Il me semble que si le destin existe
(ce dont je doute fortement) la position de la longue vue est secondaire. S’il
n’existe pas « carpe diem » !
Le destin a d’autres acceptions dont celle qui dit simplement: "Ensemble des
éléments contingents ou non qui composent la vie d’un être humain."
"Carpe Diem" n’a pas de sens pour moi en dehors d’une certaine spiritualité,
ou alors il s’agit de plaisirs purement temporels et alors autant braquer tout
de suite une banque pour en finir avec les soucis contingents de
l’existence.
Que les mots sont chargés et leur usage bien difficile ! Alors va pour cette
seconde acception !
"Carpe diem". Effectivement, j’ai compris le sens noble de ce mot en
regardant ce magnifique film "Le cercle des poètes disparus". J’ai une petite
réserve sur l’efficacité du braquage de banque : je ne suis pas sûr que Fleury
Mérogis soit le meilleur endroit pour "ceuillir le jour" à moins de considérer
cet ermitage comme une ascèse purificatrice.
Revenons à notre chère littérature : "Fais ce que voudras" de l’abbaye de
Thélème pourrait être aussi un bon programme tout exempt de médiocrité.