Toute personne a un corps et un esprit; non seulement une personne physique, homme ou femme, mais aussi une personne morale, qu’elle soit une association, une organisation, une entreprise, etc. L’esprit, c’est sa raison sociale, c’est-à-dire sa raison d’être dans la société; son corps, c’est l’entité juridique mais aussi ceux et celles qui l’animent, la font vivre, bref: l’incarnent.

L’esprit est supérieur à la matière, car l’esprit survit à ceux qui font vivre les institutions; s’il advient que le « corps » d’une institution disparaisse, son esprit existe toujours, à condition toutefois qu’il puisse s’incarner dans une autre association d’hommes.

Car, en ce bas monde, il n’est pas de purs esprits: il n’est pas d’idées sans des hommes qui les défendent; il n’est pas de fonctions sans des hommes qui les assument; il n’est pas d’institutions sans des hommes qui les font vivre et les animent.

Autrement exprimé, ce distinguo est celui de l’abstrait et du concret: toute entreprise humaine est d’abord une abstraction dans la tête de son initiateur; elle prend corps et devient concrète ensuite; mais aussi pour les personnes physiques: le président de la République est une abstraction avant d’être telle ou telle personne, François, Jacques ou Nicolas.

L’abstrait est supérieur au concret en ce sens qu’il préexiste et qu’il lui survit ; mais il ne peut exister sans le concret: il n’est pas de président de quoi que ce soit sans un être humain pour l’incarner. La fonction appartient à l’esprit; l’être humain appartient à notre monde et soumis à sa dure nécessité.

J’aime, pour parler de ces deux niveaux, les mots de figure et visage: une figure abstraite et un visage pour l’incarner: mettre un visage sur cette figure; la figure appartient à l’esprit mais seul le visage est vivant.

Tout homme à la tête d’une institution a cette double responsabilité d’être le chef de l’esprit et le chef du corps réunis. Cet homme incarne lui-même une figure abstraite, la figure du chef; il l’incarne plus qu’il ne l’est réellement au sens de l’identité. En tant que chef de l’esprit, il a pour responsabilité de faire perdurer cet esprit, d’en entretenir la flamme; non que l’esprit doive demeurer identique à lui-même mais il doit rester vivant. C’est particulièrement vrai en politique: le chef d’un parti politique a sur ces épaules de faire durer et vivre le projet à l’origine du parti. Ce chef là est donc doté d’une autorité considérable, autorité qu’on pourrait appeler autorité spirituelle ou autorité de l’esprit; il ne partage guère cette autorité: il n’y a guère de démocratie dans les choses de l’esprit. En réalité, dans le domaine de l’esprit ou de l’abstraction, il n’y a guère d’autorité qui n’émane du chef lui-même.

En revanche, dans les affaires concrètes qui, grosso modo, correspondent au fonctionnement de l’institution, les prérogatives du chef sont d’une toute autre sorte et, au fond, on peut dire qu’il n’est plus le chef du tout; il est le responsable, c’est-à-dire celui qui doit rendre des comptes; tout au plus est-il un juge chargé de faire appliquer le règlement. Règlement qui émane de son autorité de l’esprit (le règlement intérieur) ou non (les lois de la société) et qui, dans tous les cas, doit avoir été accepté par tous les membres de l’institution pour être appliqué, pour être ne serait-ce qu’applicable.

Il entre donc dans les responsabilités de l’homme qui porte cette double lourde charge d’être précis dans le partage des rôles et d’éviter toute confusion entre son rôle du domaine de l’esprit où il a toute autorité et le monde du concret où il n’en a guère: c’est la vertu de justice qui comprend la capacité à renoncer à une partie du pouvoir qui semble devoir être entre ses mains. Tous les chefs évidemment n’ont pas cette sagesse. En partie parce que certains pensent qu’ils sont véritablement le chef; et non pas qu’ils l’incarnent ou lui donnent vie sans véritable identité; ils pensent que leur visage est cette figure, pourtant trop grande pour eux (ce qui s’appelle d’ailleurs « prendre la grosse tête »). Et la tentation est grande d’étendre leur autorité du domaine de l’abstraction au domaine du concret. Ce dont certains, bien entendu, ne se privent pas.

L’intrusion de l’abstrait dans le concret s’accompagne souvent de signes: des phrases commençant par « Au nom des principes… », « En vertu de ce que nous sommes… », une intention de contourner ou échapper à des règles de fonctionnement; une ritualisation excessive des activités collectives telles que des assemblées générales se transformant en « grandes messes ». Tout en étant moi-même très respectueux des choses de l’esprit, je crois qu’il faut combattre ces intrusions avec la dernière énergie.

Les grandes avancées de l’histoire humaine sont toutes le fruit de grandes abstractions : idées, concepts, inventions ; mais les abus de la civilisation, notamment en ce siècle de démesure que nous avons quitté récemment, sont aussi tous des abus d’abstraction, en faisant disparaître des hommes, c’est-à-dire des êtres vivants derrière des figures abstraites pour mieux les malmener ou les exclure, un abus que Pasternak a appelé la domination inhumaine de l’imaginaire dans le Docteur Jivago.(*)

Il est donc de notre devoir de veiller à ce que l’autorité reste du domaine de l’esprit; ce qu’une phrase attribuée à Clémenceau dit parfaitement: « l’autorité, c’est comme les baïonnettes, on peut tout faire avec, sauf s’asseoir dessus ».

(*) Cité par Alain Finkielkraut dans son dernier ouvrage, Un cœur intelligent, qui dénonce précisément le sort fait aux hommes au prétexte qu’ils incarnent des figures (le bourgeois, le juif,…) dans sa lecture d’un roman de Vassili Grossmann