Des échos hier à la radio de la polémique du moment, à propos de la fiscalisation des indemnités des accidents du travail: j’entends un intervenant qui conteste le texte parce que, dit-il, si le travailleur n’était pas allé au travail et si l’employeur avait fait ce qu’il faut, il n’y aurait pas eu accident.
Je n’ai nulle intention de prendre position ici: je ne sais pas ce que la fiscalisation contient de justice ou d’injustice; je me contente de rapporter mes réflexions en écoutant cet argumentaire. J’entends ici que l’employeur est responsable parce que, s’il n’avait pas engagé la personne et s’il avait fait « ce qu’il faut », alors l’accident ne serait pas arrivé. Ce syllogisme tient à la fois de l’évidence: si je n’avais pas traversé la rue, la voiture ne m’aurait pas renversé; si je n’étais pas sorti ce soir-là, je n’aurais pas perdu mes clés; autant de tentatives pour reconstruire un passé qui nous a amené à un malheur petit ou grand et que je résumerais par: si je n’étais pas né, rien ne me serait arrivé.
Mais le raisonnement contient également un autre sous-entendu, à savoir que le travail est une punition que nous n’effectuons que contraints et forcés, dans des conditions de subordination (être salarié est effectivement un contrat établissant un lien de subordination) à un employeur, figure assez négative qui, de surcroît, ne fait pas « ce qu’il faut ». Évidemment qu’il y a une responsabilité sur la tête de l’employeur; cette responsabilité (autre qu’à des fins techniques d’assurance) doit-elle être universelle? À propos des accidents de véhicules? À propos des chutes de plain-pied qui constituent la majorité des accidents? Ou bien s’agit-il, comme je le comprends, d’une responsabilité a priori justifiée par l’engagement du salarié et le fait de lui avoir proposé un contrat de travail?
Je ne puis m’empêcher de rapprocher ce raisonnement de l’interprétation commune de la Genèse, par laquelle, le serpent a fait choir l’humanité en faisant goûter la pomme à Adam et Êve et a condamné leur descendance au travail. Ainsi je vois l’employeur incarnation sans cesse renouvelée du serpent proposant un fruit appétissant mais dangereux (le contrat) où le salaire – c’est-à-dire l’argent – constitue la tentation, à une humanité qui se voit ainsi contrainte au travail, travail vu comme une punition et dont finalement, faute d’avoir eu a priori la connaissance pour juger de leurs actes, l’homme et la femme deviennent les victimes; et que l’opprobre continue siècle après siècle de peser sur tous les serpents du monde.
Qu’il me soit permis un peu d’ironie, en constatant qu’un syndicaliste, défendant a priori les valeurs républicaines de laïcité, se retrouve dans une pensée parallèle à celle de l’interprétation la plus orthodoxe voire radicale des Écritures.