Conversation avec François: il est bavard, je suis bavard et les sujets s’enchaînent, plutôt dans le désordre. Nous parlons vestiges de l’âge et du vertige qui, paraît-il, s’aggrave avec les années; de la claustrophobie également qui nous fait à l’un et à l’autre renoncer à pratiquer la spéléologie: ne serait-ce que s’imaginer serrés dans un boyau dans la boue et l’obscurité est au dessus de nos forces.

Plus tard, nous parlons innovation, en France et ailleurs. Des pays innovants qui, tous, furent avant d’avoir atteint le sommet de leur gloire technologique taxés de vils copieurs; ainsi de l’Allemagne copiant l’Angleterre au XIXè, de l’Amérique copiant l’Europe dans les années 30, du Japon copiant l’Amérique dans les années 70, de la Chine récemment.

Je songe qu’à un moment de l’histoire, ce fut la France qui était au dessus du piédestal, la « fille aînée de l’Église », la nation phare de l’Occident chrétien; qui a-t-elle copié; je n’en sais rien; mais elle a été détrônée par la suite, par son vieil ennemi, son frère du même sang: l’Angleterre qui devait par la suite connaître le même sort.

Ainsi de la roue de la Fortune qui tourne et, c’est très bien ainsi, nous permet à tous d’espérer des lendemains enchantés. Mais la question n’est pas tant dans la montée, le demi-tour de roue qui monte au sommet, que dans la descente; car il faut bien accepter de descendre pour remonter ensuite. Accepter, c’est-à-dire lâcher prise et renoncer: renoncer à la gloire passée, renoncer aux vieux schémas, ne pas s’agripper aux recettes du passé et, avec humilité, accepter de regarder les autres et s’en inspirer. Accepter de laisser les idées des autres, leurs pratiques, leurs méthodes et leurs mots même car la pensée est faite de langage, pénétrer notre corps et nous envahir. Une acceptation dont le vrai nom est « tolérance », qui nous permet de ne pas rejeter l’étranger en nous. Acceptation qui devient active dans la copie car copier c’est d’abord reconnaître son insuffisance et faire rentrer chez soi des idées étrangères.

La copie a mauvaise presse: ce qui m’inspire la métaphore de l’étroit boyau, dans les profondeurs d’un cloaque où le spéléologue doit plonger pour retrouver l’air libre de la surface et l’éclat de la lumière du soleil. Et cette descente dans les profondeurs de la terre est aussi la métaphore des difficiles arbitrages qu’il faut faire dans ces moments de mutation: où est notre âme? Que devons-nous défendre de notre culture, de nos idées, de notre langage pour ne pas la perdre? Que devons-nous garder, à quoi devons-nous absolument renoncer? Toutes questions auxquelles seule une descente à l’intérieur de soi peut apporter des réponses.

En ces temps de crise, vaincrons-nous notre claustrophobie?