J’apprends récemment, lors d’une conversation avec un ami concerné, comment on traite généralement les problèmes d’anorexie dans les établissements spécialisés. Ni plus ni moins que par le chantage: nous t’enfermons et quand tu pèseras tant, tu pourras passer un coup de téléphone; quand tu pèseras tant, tu pourras recevoir une visite; quand tu pèseras tant, tu ne seras plus enfermé.

Le contrat est expliqué au patient, généralement adolescent, de façon très simple: il y a deux Laurent en toi – disons qu’il s’appelle Laurent – celui que nous connaissons, vivant, joyeux, allant à l’école; et l’autre qui est malade et qui t’empêche de vivre: nous allons tuer celui-là.

J’ai été frappé du ton et des méthodes particulièrement sévères employées. À y regarder de près cependant, on constate que, d’abord, on distingue le patient de sa maladie et, ensuite, que les mots sévères, les méthodes sévères ne s’adressent pas directement à lui mais à la maladie directement: ce n’est pas lui le vrai responsable même si, à certains égards, il pourrait être taxé de complicité. Plus le traitement est sévère, plus la personne doit être épargnée.

Et voilà que cela m’a évoqué les pratiques d’exorcisme; sans doute parce que j’avais vu récemment une partie du film « Jésus de Nazareth » de Franco Zeffirelli, avec Robert Powell et, en particulier une scène où il chasse un démon du corps d’un homme: Il (Jésus) leur (les démons) parlait sévèrement et ils sortaient.(Matt17,18)

J’ai été troublé de ce parallèle entre une pratique thérapeutique moderne et cette partie du récit des Écritures à laquelle je n’avais jamais apporté un crédit direct; il s’agissait – me disais-je – au mieux d’une métaphore un peu grossière sur le bien et le mal.

À y réfléchir cependant d’avantage, j’y ai vu bien autre chose, une démonstration exemplaire, sur le thème de l’autorité, sur le thème de la gentillesse avec nos semblables à une époque où la panacée semble être les méthodes « douces » et de la façon d’exercer l’autorité par le dédoublement:

  • Dédoublement du patient et de sa maladie et les méthodes, aussi rudes soient-elles, sont destinées à cette dernière
  • Dédoublement de l’injoncteur: médecin ou exorciste; exorcisme signifie « jurer au nom de.. », c’est-à-dire agir au nom d’une autre puissance que soi; de même en médecine, on comprend que le traitement ne peut être appliqué que par une institution, certainement pas par la famille, certainement pas par un individu isolé mais par un médecin se réclamant d’un savoir constitué avant lui.

Et accessoirement, ceci m’a confirmé dans ma répugnance à railler nos héritages: il y a toujours plus d’intelligence dans les constructions que nous a léguées notre histoire que nous ne savons en voir.