A posteriori, ce ne fut rien: une voiture à quelques mètres de la route, qu’une dépanneuse allait venir chercher tandis que tous rentraient tranquillement chez eux. À peine une optique de phare cassée. Une banale sortie de route, parce qu’il avait neigé, parce que nous n’avions pas mis les chaînes, parce que j’ai tourné trop vite le volant ou trop freiné ou que sais-je encore, alors que dans la voiture enfants et adultes papotaient tranquillement en attendant de rentrer au chalet. Ma grande affaire, ce fut néanmoins, entre ces moments de grande banalité, l’intemporelle seconde au cours de laquelle nous basculions dans la pente de montagne sans que je puisse dire si, au delà du bord la route, il y avait un champ, une pente abrupte, un précipice…
Devant, avec moi à la place passager, il y avait Nathalie; j’ai photographié dans ma mémoire son visage à ce moment-là et l’image que je garde de cet accident, c’est elle se tenant des deux mains, stupéfaite et effrayée, comme ces reportages à la télévision où, faute de matière, une voix off décrit une scène de guerre sur une image figée; comme si j’avais été aveugle pendant l’accident au paysage, à l’environnement, ayant seulement en tête la sentiment de basculer dans le vide et celui diffus que j’allais mourir et tuer les passagers de la voiture, ces adultes et ces enfants qui papotaient tranquillement.
Le choc n’est venu qu’après, après que nous sommes tous sortis indemnes de la voiture, que nous avons constaté que, finalement, rien de grave n’était arrivé; alors j’ai été secoué d’imaginer ce qui aurait pu arriver, de cette responsabilité qu’en tant que conducteur j’aurais pu avoir à assumer si quoi que ce soit d’irréversible s’était produit, tout particulièrement avec ces enfants qui n’étaient pas les miens, si l’accident s’était produit en un endroit plus définitif que la douce pente de cet alpage.
Mais durant cette seconde, outre l’image de ma passagère figée dans une crainte étonnée, outre la sensation physique de basculer dans le vide, je me souviens d’une impression de reflux, comme si le sang quittait mon cerveau, comme si la vie se retirait et nous laissait tels ces animaux marins sur la plage à marée basse. C’était cela et ça n’était que cela: l’angoisse de mourir qui semble si grave si intense et qui pourtant ressemble tellement à n’importe quelle autre angoisse; comme par exemple ce sentiment qui vous saisit sur le quai de gare désert quand vous avez raté ce train que vous teniez tant à prendre pour rejoindre les vôtres; ou le vide de la ville après que vous avez raté un rendez-vous qui vous importait – pas n’importe quel rendez-vous bien sûr, un qui vous importe suffisamment pour provoquer un peu de sentiment d’abandon et qu’alors les gens dans la rue sont plus étrangers que jamais, qu’alors votre attention se fixe sur des détails insignifiants avec une acuité profonde et pourtant inutile, comme pour combler le vide de la vie qui a reflué.
Alors, dans les heures qui ont suivi, me souvenant de ce sentiment et de ces occasions nombreuses où j’avais eu à l’éprouver, j’ai pensé bêtement que, contrairement aux apparences, nous n’étions pas du tout inconscient de notre fin prochaine, qu’aucun de nous vivait dans l’idée d’être immortel mais que, bien au contraire, l’angoisse de mourir nous accompagnait constamment, discrètement tapie au fond de nous, se manifestant à la moindre occasion sans que nous sachions bien la reconnaître; j’ai même pensé qu’elle était la plus profonde de nos pensées intimes, quelle que soit notre sensibilité et la conscience que nous en avions; j’ai même pensé, idée farfelue, qu’elle était la vie même, comme le sang qui coule dans nos veines et qui perle sur notre peau à la moindre égratignure.