La ligne droite est sans doute l’une des plus grande conquête de l’homme; n’existant pas telle quelle dans le monde – parfaitement rectiligne et infiniment longue – elle est une pure abstraction et a été de toute pièce inventée par lui. Elle est la base de la géométrie d’abord, de la science toute entière ensuite. Cela ne doit toutefois pas nous faire oublier que la ligne droite n’existe pas dans le monde réel.
La principale raison en est que toute cause produit des effets qui s’opposent à elle, et cela se manifeste dans les domaines les plus variés:
- Un champ électrique provoque un champ magnétique qui s’oppose à lui
- Une entreprise qui découvre un nouveau marché voit bientôt des concurrents lui tailler des croupières
- La prolifération d’une espèce provoque soit la mort du terrain, soit la production « d’anticorps », à quelque échelle qu’on se situe, écologique, médical…
- Les passions ne durent pas, ni les amitiés si elles ne se renouvellent: l’ennui, la lassitude ou simplement l’attrait de la nouveauté font prendre des virages aux relations humaines.
Or nous faisons dans la vie courante comme si, justement, la ligne droite était réelle; ou disons comme si les choses se conformaient à des lignes « presque » droites. Nous avons plutôt raison de le faire, faute de quoi nous serions tétanisés par la complexité du monde mais jamais, au grand jamais, il ne nous faut oublier que c’est le résultat d’une approximation, faite dans un cadre limité dans le temps ou dans l’espace.
Et beaucoup de ces grands personnages qui nous parlent, soit oublient eux-mêmes ces limites, soient jouent sur notre propre oubli: l’économiste qui nous invitait il y a peu à investir sur des actions, le spécialiste de l’immobilier à acheter des immeubles: « ça ne peut pas baisser à Paris », etc. Nous-mêmes parfois, y croyant nous même, quand d’un coup de souris multiplicateur nous faisons, telle la Perrette de la fable, un plan d’affaires miraculeux à 5 ans. Nous-mêmes encore quand nous faisons mine de nous croire immortels.
Mais la ligne droite, parfaitement rectiligne et infiniment longue n’existe pas dans le monde réel. Même les grandes traditions millénaires n’échappent pas à la règle; j’y pensais récemment à propos du « respect des anciens » que je rapprochais du récent ouvrage de Stéphane Fouks, « les nouvelles élites » dans lequel, pour faire court, il énonce que la génération montante (30-45 ans) reproche globalement à ses aînés de lui avoir confisqué le pouvoir en refusant de le transmettre: cela semble être une accusation grave sur le refus de transmission, le refus de jouer le rôle de père; accusation contre précisément le respect des anciens puisqu’en bloquant la transmission, on brise la perpétuation de la tradition, on brise ce respect dû à ceux qui nous ont tout légué.
Je crois à la réflexion qu’il n’en est rien, que ces accusations ne tiennent pas: j’y vois un banal effet de ces causes qui produisent des effets contraires où ici, tout bêtement, l’augmentation de l’espérance de vie des aînés a provoqué l’impatience des cadets. Impatience fondée sur le fait qu’à « tel âge », on doit lâcher la rampe: impatience de ligne droite. Cela aurait « dû » être comme avant; cela aurait « dû » être selon la ligne droite.
À titre individuel, la ligne droite est cette illusion de continuité de l’être; qui n’existe pas, pas plus ici qu’ailleurs: les causes sont en nous-mêmes et les effets sont ces relations que nous nouons avec autrui et qui nous transforment en retour; qui nous transforment parce qu’elles nous enrichissent; ou parce que le miroir qu’elles nous tendent nous incitent à changer; ou encore plus sûrement parce que par mimétisme l’autre nous influence inconsciemment. De là sans doute l’idée moraliste que la convoitise écarte du droit chemin…
Et alors? Et alors rien sauf peut-être – et ce n’est pas rien il est vrai – que le monde n’est pas une ligne droite et qu’à tout moment il est possible d’infléchir son mouvement.