Un coin de nature dans le calme d’un après-midi de soleil; une rivière qui coule paisiblement et, à l’ombrage d’un saule riverain, un pêcheur qui dort sans inquiétude pour sa ligne mouillée à quelques mètres de là. Peut-être que les tressaillements du bouchon tout à l’heure lui feront ouvrir un oeil; ou peut-être pas. Peut-être que le poisson mordra vraiment à l’hameçon plutôt que de grignoter le ver; ou peut-être pas. Peut-être que la prise sera belle et le fil résistera sous son poids; ou peut-être pas.

Sans rien connaître à la pêche à la ligne, je me figure que le plaisir est pour beaucoup tout entier, à la fois dans la nonchalance de leur pratique et dans l’incertitude de la prise à laquelle il faut se résoudre quand on a renoncé à s’appliquer. Parce qu’alors nul jugement ne vient assombrir la journée quand il faut rentrer, avec ou sans poisson dans sa gibecière; et qu’au contraire, une prise est joie pure, si pure qu’on peut même la rejeter à l’eau sans le moindre regret.

Ce à quoi me fait penser le dialogue entre deux de mes amis dont l’un, entrepreneur, racontant sa très belle réussite, répondait à l’autre qui l’interrogeait sur les raisons de son succès, que la chance n’y avait pas eu de part tant lui et ses associés avaient préparé leur parcours; le tout – ainsi que lui faisait remarquer l’autre – sans un sourire. Ayant médité sur cette conversation à laquelle j’assistais en spectateur, j’en ai déduit cette équation simple: pas de chance, pas de joie.

Celui qui doit son succès à la chance, par exemple un candidat à un examen insuffisamment préparé à qui la chance doit sourire pour qu’il réussisse, a plus de joie dans le succès que celui qui, au fond, voit le hasard comme un voleur capable de lui enlever ce qui lui revient de droit. Qui saute de joie à la proclamation des résultats? Ceux qui ont décroché leur diplôme de justesse, non les forts en thème. Qui organise une fête au moment d’un gros gain? l’improbable joueur de loto, non le financier rigoureux.

Mais ce serait trop dire que seules les activités gouvernées par la chance procurent de la joie; et qu’on ne suppose pas que j’incite ici à remettre sa vie entre les mains du hasard. Mais par un retournement, je crois qu’il faut voir la chance dans nos réussites et non pas seulement notre mérite. La chance est gratuite; du mérite, nous tremblons au contraire qu’il nous quitte bientôt; nous craignons de démériter. La chance nous laisse sans inquiétude pour la prochaine fois; sans doute n’aurons-nous pas la même fortune, ce serait trop demander mais cela nous laisse tout entier dans le succès présent et la joie qui l’accompagne. Celui qui ne croit pas en sa chance, mais seulement en son mérite, est un inquiet. C’est ainsi que croire en sa chance, c’est d’abord ne pas charger ses épaules d’une insondable responsabilité.