Autre conférence de Michel Serres; on va dire que j’aime le bonhomme; on aura raison. Et mes critiques ici sont l’humble témoignage de ce que sa pensée est fructueuse et amène de pleines coupes de réflexions nouvelles.

Le sujet maintenant est de l’opposition et du spirituel et du temporel et de leurs pouvoirs respectifs; Michel Serres appose ici son cher duo : le dur et le doux; au sens anglo-saxon de « hard » et « soft ». Le « dur » est pouvoir et force, matière et matériel; le « doux » est message, circulation d’information. Le dur, autrement dit le pouvoir temporel, a victoire brutale et immédiate, mais temporaire; le doux vainc sur le long terme car le doux est durable; d’où le délicieux aphorisme : « le doux dure, le dur ne dure pas » (à prononcer avec l’accent du sud de Serres : ne durE pas); le dur est possession, non le doux; le dur est règne, non le doux. Le doux se manifeste de façon diffuse tandis que le dur opère de manière compacte… Et si le doux prend pouvoir, entendez le pouvoir spirituel, il est « durci » et « tombe » dans le dur.

Au milieu de la salle de plus de 1000 personnes, je parviens à poser question mais l’émotion et le trac m’empêchent de la terminer tout à fait. Je dis : N’est-ce pas ce qu’a dit Simone Weil; ce dur n’est-il pas la pesanteur qui gouverne tout en ce monde sauf une seule chose qui lui échappe, qui est la grâce. Je ne dis pas, et manque ainsi ma véritable question : ce spirituel qui, d’un côté est pouvoir puisqu’il finit toujours par l’emporter mais pouvoir dont nul ne peut se saisir, à moins de retomber dans le temporel, dans le « dur », n’est-il pas justement la grâce qui peut tout mais ne nous appartient pas, parce qu’elle est à Dieu. Je n’ai pas dit non plus, mais n’avait cette fois aucune intention de le faire : Dieu, quelle que soit la conception qu’on puisse avoir de lui, connaissable ou inconnaissable, révélé ou non révélé.

Au vrai, j’ai cru dans l’instant que l’évocation de « la Pesanteur et la grâce » qui, d’une certaine façon, a amené Michel Serres à la philosophie en le faisant renoncer à une carrière dans la marine de guerre, la « Royale » – institution temporelle s’il en est – suffirait à l’amener sur ce terrain du divin; mais non ! Il aurait fallu appuyer le coup; peut-être même plus encore en disant ce que, véritablement, j’avais derrière la tête : que la sauvegarde de l’humanité, jusqu’à l’avenir de la planète, passe par la foi en Dieu. Foi en Dieu qui est place laissée à une altérité qui nous transcende; foi en Dieu qui est renoncement de l’humanité à ses dévorantes prérogatives pour apaiser ses convoitises et laisser sur terre un peu d’espace, afin que la grâce puisse advenir : « je vais bâtir une maison pour l’Eternel », dit Salomon; et l’homme moderne se pose toujours et encore la vaine question de savoir si Dieu existe ou non.