Le fameux Nasr Heddin Hodja, héros truculent de la Perse, cherchait en pleine nuit la clé de sa maison sous un réverbère; un voisin lui proposa son aide.
Après quelque temps, lorsqu’il s’avéra que, vraiment, la clé ne pouvait pas se trouver dans le cercle de lumière dessiné par le réverbère, le voisin osa demander s’il était tout à fait sûr d’avoir perdu sa clé à cet endroit. « Pas du tout! répondit le sage, je ne suis pas passé ici de la journée. – mais alors, répondit le voisin, pourquoi cherches-tu sous ce réverbère? – mais parce que, exulta le Hodja, ici, il y a de la lumière! »
Nous ne sommes pas si différent du vieux fou et regardons nous-mêmes « là où il y a de la lumière », c’est-à-dire en général sur le bout de notre nez. Je me souviens gamin des maisons d’habitation du petit village de campagne où j’ai grandi; la pièce de vie était la cuisine; au milieu de la cuisine une table avec une toile cirée; au dessus de la table une lampe à suspension avec un mécanisme à contre-poids pour monter ou descendre la lampe suivant qu’on avait besoin d’un éclairage général ou d’une lumière resserrée pour un travail minutieux. On disait « monte la lumière » pour se voir entre nous et avoir une vue d’ensemble.
Nasr Heddin aurait bien besoin qu’on « monte la lumière » afin que le cercle de lumière du réverbère s’étendit aux lieux où sa clé pourrait être. En langage moderne, nous disons plutôt « prendre du recul ou de la hauteur »; prendre du recul, ce n’est pas regarder les choses de loin, cela est regard froid de technocrate. C’est bel et bien examiner les choses sous un éclairage plus grand, plus haut; voir les choses dans leur contexte au sens large et non pas seulement dans le petit cercle de leur environnement immédiat. Pour ce qui nous concerne, prendre des décisions par rapport aux valeurs qui nous animent, à ce que nous voulons être et faire de notre vie, à ce qui est important pour nous et nous fait vibrer et touche notre coeur; non pas seulement par rapport à des intérêts ou des risques immédiats; ou pire encore à nos peurs du moment.
Monter la lumière au plus haut des pièces de nos maisons, accrocher nos lampes aux toits de nos demeures; au delà de quoi ne reste plus que la foi en Dieu pour accrocher un luminaire au firmament du ciel.