Dans le flot de l’actualité, il est souvent question de ces pays « en marche vers la démocratie »; où l’on regarde avec acuité des signes de cette marche, de ses arrêts, voire de ses reculades. On entend par là que la démocratisation d’un pays est la source de la société; qu’après l’avènement de la démocratie, y compris à ses débuts lorsqu’il faut se voiler la face pour ne pas voir ses imperfections – élections truquées, corruption,… – qu’après cet avènement, « le monde change ». La démocratie est comme une source, qui jaillit un jour des flancs de la montagne et vient désaltérer les peuples assoiffés de justice. Las! cela justifie bien des périls pour installer la démocratie: casser des cailloux de cette montagne pour voir si, par hasard, tel rocher fondement de l’ancien monde, ne serait pas l’obstacle à la source. Ainsi a-t-on envoyé armées et chars d’assaut; a-t-on déclenché révolutions et, dans tous les cas, baigné les jeunes démocraties du sang des horribles.
Ma culture historique est défaillante; je ne sache pourtant pas que les révolutions aient amené beaucoup de démocraties, du moins dans le temps qu’elles ont eu lieu. Les révolutions ont amené terreurs, empires et, bien des années plus tard, parfois, alors et alors seulement des démocraties sont nées dans ces pays où les survivants des tueries en son nom étaient depuis longtemps morts et enterrés.
J’avance une autre hypothèse, certes un rien abracadabrante, fondée sur la question suivante: pourquoi un dirigeant renoncerait-il au pouvoir absolu? Pourquoi un homme ou un groupe d’hommes, ayant l’opportunité de s’installer à la tête d’une nation avec un pouvoir fort, accepteraient-ils de remettre ensuite leur couronne dans la balance des urnes?
J’ose donc émettre l’hypothèse aventureuse que les hommes, aussi forts soient-ils, n’ont guère le choix et qu’ils sont contraints par la démocratie en place; que celle-ci autrement dit est un aboutissement et qu’une fois installée elle ne se laisse pas si facilement débouter. Comme Michel Serres en parle si joliment à propos des grandes découvertes de l’humanité – en l’occurrence la géométrie – où il les comparent à des sources: non un commencement, le commencement d’un fleuve mais d’abord et surtout l’aboutissement de milliers de ruisselets souterrains dans la montage.
Ainsi la démocratie; des milliers, des millions de ruisselets qui sont nos regards et nos paroles et qui enchaînent les dictateurs; sans oublier que sur nous aussi, quelque chevalier et prude défenseur de la justice nous estimons-nous, la démocratie a l’oeil sur nous.