Il y a dans la Genèse l’idée très simple que le monde dans lequel nous vivons est fondé en premier chef sur la convoitise – origine de la faute originelle – et ensuite sur le meurtre, et même le meurtre fratricide. (*)

Deux « fautes » successives commises par deux générations – Adam et Eve d’abord puis Caïn et Abel ensuite – qui marquent à la fois caractère successif des deux événements et le lien de parenté, pour ne pas dire de cause à effet. L’arbre de la connaissance du bien et du mal est au fond l’arbre du jugement, qui engage l’homme à se prononcer sur ce qui est bien et sur ce qui est mal. Caïn s’emporte contre son frère Abel parce que ses offrandes sont « mieux » que les siennes. Qui a eu deux enfants sait ce regard de l’un quand on donne quelque chose à l’autre ; cette jalousie enfantine qui nous irrite et décourage nos vœux pieux d’équité ; qui a eu deux enfants sait que cette équité n’est possible que jusqu’à un certain point puisqu’elle ne résiste pas longtemps à la relativité des regards et que, quoi qu’on fasse, donner à l’un – même sa simple part – déclenche le regard jaloux de l’autre. Ces deux enfants-là, Caïn et Abel, vont aller jusqu’au pire, jusqu’au meurtre. Il y a de mon point de vue, plus mystérieux encore dans le récit biblique : Caïn, une fois son forfait accompli va fonder la première ville. René Girard y voit là, à la fois le signe que le meurtre d’Abel est en réalité un meurtre collectif – une ville n’a pas un seul habitant – et à la fois la preuve de la prééminence du religieux dans toute fondation de société, société toujours bâtie sur un pacte violent signé dans le sang d’une victime innocente. J’écoute cette thèse savante que je ne suis pas sûr de comprendre jusqu’au bout : nos cités construites sur des cadavres est une image que je trouve pour le moins troublante. Voire, nos cités fondées par des meurtriers. Une idée particulièrement détestable et qui vient raviver de façon inattendue les délires paranoïaques de toutes les théories du complot, qui proclament que nos « édiles sont tous pourris ». La question que je me pose est donc : que faire de cet enseignement biblique ? Une réponse pourrait être de le rejeter, ce que je ne sais plus faire depuis longtemps : l’athéisme est toujours un peu mauvaise foi ! Une autre piste que je livre sans l’avoir éprouvée jusqu’au bout est de considérer ce récit comme une « histoire naturelle » de l’humanité, dépourvue de tout jugement moral dans lequel, précisément, Adam et Eve auraient eu « l’imprudence » de nous engager ; une histoire naturelle qui raconte un enchaînement mécanique, non pas une chose qui s’est produite seulement à la création du monde, mais s’est produite depuis la création du monde, constamment, répétitivement, un enchaînement à lire dans un sens ou dans un autre : d’où viennent les « villes » – qu’on peut entendre non pas simplement au sens moderne d’agglomérations, mais de « communautés » ; ou dans l’autre sens, de quoi sommes-nous faits au fond, qu’est-ce qu’un être humain sinon cette avidité en action que seule la grâce peut sauver de la chute dans le meurtre. Dès lors, ce n’est plus quelques hommes qui sont suspects ; mais nous tous. Et cela nous fait jeter un regard particulier sur le chemin étroit de notre humanité, ayant la liberté de notre devenir, ayant jusque dans nos œuvres constructives la possibilité de déchoir… (*) Jean-Michel Oughourlian en parle magnifiquement dans son libre « La genèse du désir »