Il apparaît, selon la théorie girardienne du désir mimétique, que ce dernier, qui constitue l’essentiel de ce que nous sommes, est emprunté à nos modèles; ceux qui nous entourent, ceux que nous voyons, entendons, cotoyons. Cela fait du mot « moi », une étrange addition d’éléments tiers, comme le serait un film projeté sur un mur, n’ayant finalement aucune existence propre. De même que notre corps est composé à partir d’un capital génétique « emprunté » à nos ancêtres, de même le moi ou du moins le sentiment que nous en avons n’est au fond qu’une illusion; ne reste de l’individu que son histoire, soit encore la succession des états de son moi, longue suite de transactions avec nos semblables.
Pour autant cette histoire ne constitue pas plus un point fixe qui nous permettrait d’affirmer: « je suis ». Puisque cette histoire là est, comme toute histoire, constamment revisitée par notre infidèle mémoire – consciente ou non – et que l’important est non pas le film rigoureux de notre passé mais la lente maturation de celui-ci, laquelle maturation se fait au gré de notre présent et est soumise, comme lui, à l’altération par les relations que nous avons avec autrui.
La perspective d’une telle inconsistance de ce qui pourtant nous semble constitutif de ce que nous sommes n’ouvre pas seulement les portes à l’angoisse existentielle. Elle est surtout la possibilité d’envisager le monde d’une façon radicalement différente de ce que nous avons fait jusqu’à présent. La science telle que nous la connaissons, applique son étude sur des « objets »; elle circonscrit le monde en « systèmes », d’autant plus accessibles à l’analyse qu’ils sont clos: un système se définit d’abord par ce qui le délimite, sa frontière. Ainsi l’individu a-t-il presque toujours été analysé: un système; les liens et relations qu’ils entretient avec d’autres n’étant que des attributs de ce système et non réellement ses éléments constituants. Il n’est jusqu’à la médecine qui pourrait être envisagée sous cet angle et permettre des explorations de domaines qui sont confinés dans des pratiques plus ou moins « magiques » de guérisseurs.
Mais, comme l’a fait jusqu’ici René Girard, spécialement avec le christianisme, le regard neuf porté sur l’individu – ou l’apparence d’individu – réactualise aussi ce que nous pouvons entendre des spiritualités de par le monde; en première évidence, la doctrine zen qui annonce une vacuité qui ressemble fort à ce « moi », reflet à l’existence fragile dans une eau tourmentée, reflet que seul un Narcisse a pu croire réel.