Du service comme antitode à l’emballement mimétique… Girard encore, ou le très girardien Jean-Michel Oughourlian dans « Genêse du désir ». Le désir naît par imitation du désir d’autrui: à la « suggestion » consciente ou inconsciente d’un tiers, nous répondons par notre imitation de son désir réel ou supposé. Au contraire des lois physiques qui pourraient présenter des similitudes, comme l’induction d’un courant électrique, la réponse est ici plus intense que la stimulation. De sorte que cette réponse – cette imitation – devient à son tour une suggestion plus importante pour une nouvelle réponse à proportion, le tout s’engageant dans une boucle infernale, suggestions et imitations allant s’accroissant. Quelle sont les conditions pour que ce produise cet « effet Larsen » des sentiments, mystère… Nous voyons cependant que l’emballement n’est pas systématique, que le désir n’est pas toujours exacerbé, que parfois le meurtre n’a pas lieu et que quelque chose ou quelqu’un l’arrête.
Puisqu’il est impossible d’échapper à la mimétique du désir, comme il est impossible d’empêcher les fleuves de couler, il importe de trouver des moyens de canaliser l’énergie du désir. Je pense à cette très belle parole de Tagore:
Je dormais et je rêvais que la vie n’était que joie.
Je m’éveillai et je vis que la vie n’est que service.
Je servis et je compris que le service est joie.
Cette belle citation dit d’abord la nécessité du service; puissant moteur s’il en est. Elle dit aussi la joie dans la nécessité, ce qui est fausse surprise puisque sans doute le besoin et la nécessité sont les plus grands barrages du désir et de ses turpitudes. Mais ce qui jaillit de cette citation, c’est que la nécessité, le service et la joie se répondent l’un l’autre, comme l’imitation répond à la suggestion. Voilà, servir autrui, c’est bel et bien imiter ses désirs sans se les approprier. Faire siens, et consciemment, les désirs de l’autre, les revêtir comme on porte un déguisement. Le service est ansi une mimétique apprivoisée du désir. Ce pourquoi on dit que le commerce est la meilleure prévention contre la guerre.
Au delà de l’espérance que nous pouvons nourrir contre la montée des violences qui, peut-être, ne sont pas inéluctables puisque des remèdes existent, cela met le jour sur tout autre chose, à propos justement du commerce, non pas seulement au sens strict des marchands, mais d’une façon générale, le commerce que les êtres humains ont les uns avec les autres dans la vie sociale: commerce des commerçants bien sûr, mais aussi commerce entre collègues de travail, entre concurrents, partenaires, commerce entre organisations syndicales, patronales, associations de consommateurs et j’en passe; de ces rapports qui, à un moment ou à un autre paraissent tristement belliqueux, si peu constructifs, traversés par les haines partisanes. Peut-être que toutes ces manifestations, y compris les grèves présentes et les blocages qui en résultent, n’ont pas pour fondements ultimes des revendications sur l’âge de la retraite ou autre chose, ni ne sont l’expression de courants souterrains occultes et concurrents, politiques ou révolutionnaires; peut-être que c’est illusion de voir là réforme contre réaction ou riches contre pauvres ou le pouvoir contre la rue, illusion jusque dans l’esprit des protagonistes qui, pour la plupart, ne sont pas « déguisés » mais bel et bien habillés du costume de leur rôle.
Peut-être que tous ces troubles ne sont que des écluses de la violence, comme autant de filtres pour tamiser la violence et empêcher le corps social d’exploser; et de même que la fatigue est souvent injustement imputée par le malade aux médicaments qu’on lui administre – alors que l’infection seule est responsable, de même les violences qui semblent naître des manifestations collectives et en être le corollaire obligé, ne sont-elles que le ressac d’une violence souterraine que précisément, la population s’ingénie là – inconsciemment – à maîtriser.