Conférence de René Girard, à l’occasion de son dernier livre, « Achever Clausewitz ». Pour moi, qui suis un admirateur de Girard, c’est une occasion d’unique en compagnie d’amis chers de voir et d’entendre l’homme et, pourquoi le cacher, je suis ému, très ému…
Comble du ravissement, j’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec René Girard à la fin de la soirée pendant la courte séance de dédicace. Et alors, au plaisir, vint se mêler le trouble.
Girard, selon la lecture que j’en ai eue, c’est une analyse géniale des problèmes de la violence, la violence née du conflit et de la rivalité, le conflit et la rivalité nés du désir, le désir né de l’imitation d’autrui; Girard, c’est la théorie du mimétisme qui sous-tendrait tous les rapports humains, mimétisme qui fait que nous ne sommes nous-mêmes que par imitation d’autrui, faisant de nous des kaléidoscopes de notre entourage proche ou lointain. Mimétisme qui, à proportion de l’ignorance que nous avons de ces processus, nous amène à la violence.
Girard, c’est aussi l’idée que ces mécanismes qui conduisent à la violence ont été démontés et démontrés dans la Bible et, plus particulièrement encore, dans les Evangiles. Je n’en reproduirai pas ici la démonstration qu’il a pu en faire, je renvoie les deux ou trois lecteurs de ce blog aux livres de Girard, par exemple « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Plus intimement, Girard est celui qui m’a ainsi fait voir les Evangiles sous un autre jour et m’a ramené à la foi. Foi fragile et vacillante certes, mais foi tout de même. Et dans cette foi, il y a l’idée que la leçon donnée par les Evangiles sur les mécanismes de la violence font partie de la « Révélation » ou de la « Bonne nouvelle »; que cette révélation est en marche, lentement mais inexorablement, même si son chemin est semé de réactions de plus en plus violentes à mesure qu’elle se fait jour.
Dans Girard, j’ai puisé l’idée que le monde dans lequel nous vivons reçoit jour après jour cette révélation qui va le transformer et le sortir du cycle de la violence; certes pas aujourd’hui, certes avec beaucoup de déceptions pour qui attendrait cet avènement sans patience. J’ai gagné de la lecture de cette livre, une lecture positive de l’histoire qui, a minima, sauve des déprimantes nostalgies d’un âge d’or qui, au contraire, m’apparaît maintenant plutôt comme le bonheur de certains contre le sang de quelques autres.
Or voilà, l’homme René Girard que j’entends ce soir-là et avec qui je parle quelques minutes, dit que la violence gagne le monde, que – si nous n’avons jamais autant sauvé de vies – nous faisons plus de morts que jamais; il dit que la menace de mort plane sur le monde, que nous ne voyons pas cette menace, que nous ne voulons pas la voir…
Tout cela est parfaitement cohérent avec la théorie du mimétisme, là n’est pas la question: la question est que pour cet homme de foi, il n’y a pas d’issue ici-bas, que, pour lui, la « Bonne nouvelle » ne s’applique qu’au salut éternel au delà de la mort et que ce monde est voué à l’Apocalypse qui, sans doute, a déjà commencé.
Qu’on ne s’y trompe pas: cela ne diminue pas d’un iota l’admiration que j’ai pour l’homme et pour son oeuvre et j’espère ne pas être offensant dans mon propos: mais voilà, je me suis dit ce soir-là que même les génies sont touchés par la désespérance qu’apportent les années qui passent… J’ai pensé ce soir-là que ce n’était pas l’Apocalypse que j’entendais, mais bien plutôt l’Ecclesiaste..
12.1 Mais souviens-toi de ton créateur pendant les jours de ta jeunesse, avant que les jours mauvais arrivent et que les années s’approchent où tu diras : Je n’y prends point de plaisir ;
2 avant que s’obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que les nuages reviennent après la pluie,
3 temps où les gardiens de la maison tremblent, où les hommes forts se courbent, où celles qui moulent s’arrêtent parce qu’elles sont diminuées, où ceux qui regardent par les fenêtres sont obscurcis,
4 où les deux battants de la porte se ferment sur la rue quand s’abaisse le bruit de la meule, où l’on se lève au chant de l’oiseau, où s’affaiblissent toutes les filles du chant,
5 où l’on redoute ce qui est élevé, où l’on a des terreurs en chemin, où l’amandier fleurit, où la sauterelle devient pesante, et où la câpre n’a plus d’effet, car l’homme s’en va vers sa demeure éternelle, et les pleureurs parcourent les rues ;
6 avant que le cordon d’argent se détache, que le vase d’or se brise, que le seau se rompe sur la source, et que la roue se casse sur la citerne ;
7 avant que la poussière retourne à la terre, comme elle y était, et que l’esprit retourne à Dieu qui l’a donné.
8 Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, tout est vanité.