Il m’est venu à la relecture d’un ouvrage de René Girard, cette expression curieuse pour qualifier cet auteur pour lequel, on le devinera, j’ai beaucoup d’admiration: Einstein de l’anthropologie… Je ne revendique certes pas que cette expression soit heureuse; elle est au contraire plutôt laide mais voilà: Girard écrit depuis plusieurs dizaines d’années des ouvrages autour d’une seule idée, la théorie du mimétisme qui dit quelques choses simples: le désir est mimétique et, depuis que le monde est monde, ce mimétisme du désir a en de maintes occasions eu l’occasion de s’emballer pour emporter des foules dans des crises collectives résolues en général sur le dos de victimes innocentes: les boucs émissaires. A partir de ces quelques idées – certes présentées ici de façon un peu simpliste, Girard déroule le fil de livre en livre et montre les développements vertigineux qui en découlent.

De même Einstein est parti de l’idée simple, à partir d’expériences qui laissaient les théories de l’époque en plan, que la vitesse de la lumière est la même quelle que soit la vitesse que l’observateur puisse avoir par rapport à la source de lumière: se rapprocher du soleil en fusée n’augmente pas la vitesse de la lumière telle que vous pouvez l’observer.

De même donc, les deux hommes ont bâti une nouvelle théorie scientifique, à rebours des idées du siècles, ayant comme opposants les sommités du moment; ceci parce que leur idée première était « trop simple ».

Il reste bien entendu, pour que le parallèle soit tout à fait convaincant que le temps donne raison à Girard, chose que j’ai pas autorité pour affirmer, mais aussi que sa théorie trouve tous ses développements à l’instar de la relativité qui fut généralisée par la suite.

Au delà de ces ressemblances des parcours individuels des deux hommes, je me suis posé la question de concordances entre les théories elles-mêmes, malgré le fait qu’une telle question puisse apparaître totalement vaine, étant donné l’éloignement entre les sujets de l’une et l’autre théorie. Mais il est vrai que j’ai, dans les deux cas, à quelques années de distance voici près de 20 ans, vécu le même saisissement à l’approche de ces deux grands esprits qui, dans des domaines assez différents, ont su ouvrir jusqu’à les faire exploser des systèmes de pensée fermés en partant d’un matériau existant et à la portée de tous.

Ce saisissement, c’est aussi la lumière faite sur des idées reçues et la brèche dans nos certitudes nous faisant ainsi la leçon de regarder mieux ce que nous croyons connaître par coeur. Les choses ne sont pas telles que vous le pensez: regardez, ouvrez les yeux et vous le verrez.

Parmi les slogans auxquels la relativité a donné le jour: « la vérité dépend de l’observateur »; ainsi le monde que vous voyez dépend de vous et n’est pas tout à fait le même que celui que voit votre voisin. Vous êtes différent de ce dernier. De même le corollaire de la théorie girardienne est que nous ne devons pas nous laisser emmener (dans la mesure où cette résistance est possible) dans l’indifférenciation en calquant totalement nos désirs sur ceux de notre voisin, finissant ainsi par lui ressembler et par ressembler à la foule de nos semblables, ressemblance qui pourrait bien, en cas de crise, nous faire ressembler aux moutons d’un troupeau affolé…

Aux deux confins du XXème siècle, voici donc deux esprits qui ont pensé autour de la différence, tandis que ce même siècle a été le siège des plus grandes folies collectives érigées sur le culte du même, depuis l’homme soviétique (ou maintenant coréen du nord), jusqu’à l’aryen allemand, folies dont nous mesurons aujourd’hui les ravages.