A la presque issue de la coupe du monde de rugby, après la défaite d’une équipe française vouée désormais aux gémonies, son entraîneur y compris, que reste-t-il de l’épique combat qui a accaparé les écrans de télévision? Des critiques d’abord, puisqu’ils n’ont pas su s’imposer, qu’ils ont perdu; à tel point que même leurs victoires, jusqu’à celle qui a failli faire leur gloire contre les blacks, sont maintenant douteuses.

Un mien ami était à Cardiff pour ce summum du rugby français, aux toutes premières loges; le témoignage qu’il m’en a fait et que j’ai retenu porte non pas sur le spectacle visuel mais sur les bruits: bruit énorme des chocs des hommes qui se heurtent. Quant à moi, qui n’en ai vu que le début, j’ai été fort impressionné par l’engagement physique des joueurs, me demandant comment il était humainement possible de « tenir » pareil rythme pendant 80 minutes. Surhumain, voilà le mot, et la réalité que tout le monde connaît et veut ignorer est bien entendu que ce « surhumain » n’est possible que grâce aux dernières avancées de la technologie médicale pour améliorer les performances physiques et mentales de ces hommes d’exception.

Bien entendu le dopage n’est pas chose nouvelle, mais la progression scientifique a une autre allure que l’amélioration du potentiel génétique ou que l’efficacité des techniques d’entraînement. Qu’il nous suffise de regarder un match de football, par exemple, des années 60 ou 70 et de le comparer avec une rencontre aujourd’hui: c’est pratiquement la même différence qu’au cinéma entre un film noir d’antan et un film d’action contemporain: la différence de rythme saute aux yeux!

En réalité, quoi qu’on puisse lire sur le sujet, sur l’éventuelle volonté de régler le problème, sur le fait que « cette année, le tour de France est propre » (ou toute autre manifestation), je dirais, si je n’avais peur d’être vulgaire: tout le monde s’en fout!

La vérité, à mes yeux, est que ces jeunes hommes qui s’affrontent et qu’on nomme les dieux du stade sont… les dieux du stade! Ceux-là même qui combattaient dans l’antiquité et qui, à la fin du spectacle, s’il n’avaient pas été à la hauteur de la fête, servaient de dessert aux lions. Le haka n’est jamais qu’une version modernisée du « Ave Caesar, morituri te salutant ». Et les grands combats sportifs, un de ces sessions de jeux qui, avec le pain, ont permis à des générations de dictateurs romains de maintenir l’ordre dans la cité.

Comment interprêter autrement la surestimation du résultat d’une compétition (la coupe du monde de 1998 ou sa noire version de 2002), alors qu’elles n’ont eu au fond aucun impact réel sur la vie de la société.; comment expliquer cette popularité immense des joueurs, ces scènes de liesse, l’engagement des supporters; tout cela parce que, à tort ou à raison, ces joueurs sont investis d’une mission qui va au delà de leur engagement sportif, une mission – si je ne craignais d’exagérer – de rédemption d’un monde difficile et morose où, symboliquement, nous espérons qu’une victoire de notre équipe, les bleus, sera la victoire de notre pays, sur tous les fronts. Alors il y a quelque chose du bouc émissaire chez ces hommes qui, au final, méritent bien leurs mirifiques salaires, comme les gladiateurs d’antan avant d’aller dans l’arène; puisque, oui, ils vont mourir de ces produits d’apprentis sorciers qu’ils sont bien forcés de prendre pour être à la hauteur; puisque oui, il n’est pas de sortie glorieuse ou presque pas pour ceux-là qui ne s’appartiennent plus, qui sont chimiquement tant transformés qu’à mon sens, ils n’ont plus la maîtrise d’eux mêmes.

Pour tous ces sportifs, il n’est de victoire qu’à la Pyrrhus – encore un terme romain pour ceux qui ont la défaite au bout du chemin, pour ceux qu’on voue après qu’ils ont failli, aux gémonies, cet escalier romain encore où l’on exposait les cadavres des hommes suppliciés avant de les jeter dans le Tibre.