Je ne goûte pas toujours le style de Michel Serres, que j’admire pourtant: il m’embarrasse souvent et souvent m’empêche de comprendre son propos. Il n’y a pas là critique et le grand homme – s’il lui venait l’idée de s’intéresser à ce que je peux en penser – me le pardonnerait surement; ce d’autant qu’un texte de lui vient de susciter en moi une émotion considérable.

Ce texte, c’est le discours de Michel Serres pour accueillir René Girard à l’académie française en décembre 2005. Mais d’abord, dans l’ouvrage comme lors de la séance sous la Coupole ainsi que le dicte l’usage, René Girard avait fait l’éloge de son prédécesseur, le révérent Père Carré. Son discours était centré sur un événement survenu dans la vie du révérent Père, événement autour duquel, de même, il avait lui-même centré sa vie et qui est qualifié par René Girard « d’expérience mystique » ou « moment de grâce ». Le Père raconte lui-même cet événement ainsi: « Un soir, (…) je ressentis avec une force incroyable que j’étais aimé de Dieu et que la vie, (…) là devant moi, était un don merveilleux ».

Il m’est presque impossible d’entendre prononcer ce mot – la grâce – ou de le lire, sans penser à Simone Weil qui en a parlé avec tant de profondeur dans « La pesanteur et la grâce ». Ainsi, dans ma lecture du discours de Girard, se trouva discrètement invitée la jeune philosophe.

Puis Michel Serres prend la parole. Je découvre alors une amitié qui lie les deux hommes depuis 30 ans, une amitié que dit bien le discours de Serres. Le ton est extrêmement chaleureux – comme le fut d’ailleurs le discours de Girard à l’endroit du révérent Père Carré – et ainsi que le promettait la préface du livre encourageant le lecteur: « …la chaleur de l’amitié qu’ils développent le consolera vite d’un effort sans rapport avec cette récompense ». Il ne nous est pas si souvent donné de voir le talent d’aussi brillants personnages attaché à dire leurs amitiés et la récompense est en effet au rendez-vous.

Et voilà qu’au détour d’une rétrospective sur leurs parcours respectifs, Serres évoque brièvement la figure déjà présente en mon esprit: « nous naquîmes tous deux à la pensée par celle d’une femme dont je veux évoquer la vie et le visage par reconnaissante piété; sensiblement au même âge, nous lûmes Simone Weil; son génie et les atrocités de la guerre firent de cette femme inspirée, juive à la fois et chrétienne, la dernière des grandes mystiques, l’ultime philosophe pour qui l’héroïsme et la spiritualité avaient autant, sinon plus de densité que la vie même. Je me souviens de réunions, en Californie, entre Allemands et Français, ennemis en des temps effacés de notre mémoire, devenus amis depuis, qui avouaient de concert avoir commencé à méditer sous l’égide douce de cette héroïne qui voua son existence à la sainteté »

Voici: parmi les pensées qui m’ont le plus profondément marqué et dont j’ai senti qu’elles agissaient sur ma propre vie, il y a celles d’Alain, de Simone Weil et de René Girard. Je savais déjà qu’Alain avait été le professeur de Simone Weil mais j’ignorais jusqu’alors la filiation secrète entre celle-ci et René Girard. J’ai eu alors une sorte de grande joie, constatant que mes propres affinités suivaient le fil de connivences réelles; cela m’a donné le sentiment d’une cohérence réconfortante et, quoique cela puisse paraître naïf, une sorte de confiance renouvelée dans l’ordre du monde; ce ne fut peut-être pas une expérience mystique ni un moment de grâce; ce fut malgré tout un de ces moments dont le simple souvenir est source renouvelée de joie et de bonheur.

(**) Le Tragique et la Pitié, René Girard et Michel Serres, Editions le Pommier