Nouveau commentaire de Guillaume (dans ce billet), qui me bouscule amicalement . Son commentaire me rappelle un passage de la Condition humaine de Malraux, pendant les soulèvements à Shanghai en 1927, où il est dit (approximativement) que ces hommes ne se battaient pas pour leur liberté, comme l’avaient fait les français en 1789, mais simplement pour conquérir leur statut d’individu. Ainsi est-ce donc donner raison à mon ami Guillaume en affirmant avec lui que l’individu est une invention récente, voire moderne (post-révolutionnaire), voire bourgeoise.

Mais je ne me résoudrai pas si facilement dans cette voie! Je suspecte un glissement sémantique entre le terme « être humain » et le terme « individu »; si ce dernier a certes obtenu récemment un statut particulier (voire une existence) dans nos sociétés modernes, l’être humain existe depuis que l’homme est l’homme, au point que nous nous préoccupons depuis quelques millénaires du salut de son âme et ce, bien avant l’avènement du christianisme. Je me bornerai à évoquer le décalogue et ses dix commandements ou « devoirs » qui en appelle clairement à la responsabilité de chaque être humain vis-à-vis des autres êtres humains (et bien entendu de Dieu); aucune allusion au groupe qui est seulement en filigrane.

Il me semble même que toute la tradition judéo-chrétienne est suspicieuse vis-à-vis du groupe – hors l’assemblée des fidèles. Le fondateur de la première ville est Caïn, le fratricide; à maintes reprises, des communautés encourent la colère de Dieu et seul un homme ou quelques uns sont sauvés (Le déluge, Sodome et Gomorrhe,…); enfin la puissance des nations tant honnie dans les évangiles.

Quant à René Girard, dont on ne saurait trop recommander la lecture, il me vient en souvenir ce commentaire du passage de l’Evangile – les démons de Gérasa et cet intéressant passage où Jésus s’adressant à un homme (un être humain parlant à un autre humain), lui demande comment le démon est entré en lui; l’homme se tait mais le démon répond: « Je me nomme Légion, répondent ceux de Gérasa-Gadara, car nous sommes plusieurs ». Cela se passe de commentaire sur la considération dont jouit le pluriel…

Ce serait toutefois limitatif de se borner ici à la pensée judéo-chrétienne; il me semble que le monde grec, notamment avec Aristote, considère l’être humain en tant que tel (au point d’en refuser le statut à l’esclave et d’opérer une distinction insupportable à nos oreilles modernes); et Simone Weil rapporte ce beau commandement égyption où il est dit qu’un homme ne doit pas avoir provoqué la peur de ses semblables pour accéder au Royaume des morts.

De même la notion de groupe peut être entendue de plusieurs façons et j’acquiesce au fait que, dans les sociétés traditionnelles, il n’a pas du tout la même valeur que dans notre vocabulaire ou, somme toute, le groupe est une addition à peine améliorée d’individus. Dans ces sociétés, le groupe a vertu d’incarner le peuple ici et maintenant mais aussi de toute éternité; dès lors, il est le lieu d’une recréation permanente du monde où se rejoue constamment l’histoire de la communauté et où chacun incarne donc les protagonistes de l’histoire éternelle: pouvons-nous pour autant affirmer que les êtres humains disparaissent derrière les personnages ou les dieux qu’ils incarnent?

C’est là encore une autre distinction source chaude, source froide entre « Le sacré et le profane » (Mircea Eliade) où les mots n’ont pas le même sens, parce que leurs objets n’ont pas la même réalité: le groupe sacré n’est pas le groupe profane; une image intéressante pour se figurer le groupe sacré est celle d’une troupe de théâtre: qui sont chacun des comédiens, un individu ou celui qu’il incarne?

Je laisserai pour la bonne bouche le mot de la fin à Georges Brassens, dans « Le pluriel »

Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on
Est plus de quatre on est une bande de cons.

N.B. Pour les lecteurs ne connaissant pas René Girard, il n’est pas un exégète de la Bible mais un anthropologue qui a élaboré une brillante théorie, très controversée sur nos sociétés. N’étant pas capable de résumer cette pensée assez complexe ici, je renvoie à la lecture de « Je vois Satan tomber comme l’éclair », ou à cette approche sur le site: https://www.cottet.org/girard/