Mon cher ami Guillaume, qui me manque et que je ne vois pas assez, me dit en substance dans un commentaire (dans ce billet) que les dérives des sociétés individualistes viennent de ce que, dans de telles sociétés, l’individu prime sur le groupe et non l’inverse… Il me pardonnera, je l’espère, de n’être pas d’accord avec lui. Mais d’abord, puisqu’il est question de Simone Weil, il nous suffit de tourner quelques pages de « l’Enracinement » pour trouver:

[…] il peut arriver que l’oligation à l’égard d’un collectivité en péril aille jusqu’au sacrifice total. Mais il ne s’ensuit pas que la collectivité soit au dessus de l’être humain.

Cela expliqué quelques lignes plus haut par le fait que la destinée de l’être humain est au delà de celle de toute collectivité.

Fort heureusement pour notre amitié, notre désaccord pourrait n’être qu’apparent!

Dire que le groupe prime sur l’individu évoque irrépressiblement pour moi les grandes sociétés autoritaires qui ont broyé l’homme. Dès lors justement que la primauté de l’homme n’est plus reconnue, alors tout peut se justifier au profit du groupe et, dès lors, la valeur des êtres humains (ou plutôt de certains êtres humains) peut être niée et ces êtres humains sacrifiés par d’autres. Le groupe ou la société ou la collectivité, quel que soit le nom qu’on lui donne, est toujours constitué au bénéfice des êtres humains pour la survie et la satisfaction des besoins de ceux-ci.

Cependant, il peut arriver en effet que le groupe nécessite que l’on se sacrifie pour lui; dans les sociétés de survie telles que le sont souvent les sociétés traditionnelles, le groupe est la condition sine qua none de la survie de ses membres. Dès lors, en apparence, le groupe prime sur l’individu parce que la survie des individus dépend de la survie du groupe. Ceci a été perdu de vue dans nos sociétés modernes puisqu’il n’est plus au pouvoir d’aucun homme d’assurer par son sacrifice éventuel la sauvegarde de la société, ce qui a probablement à voir avec la disparition du statut de héros…

Si l’on examine d’autres groupes, plus réduits, on arrive à la même conclusion: prenons par exemple les ordres monastiques où l’individu semble disparaître au profit de la communauté, comme dissolu par elle, en perdant jusqu’à son nom… Il faut relire Saint Benoit:

  1. L’effacement de l’individu se fait au profit de Dieu, non de la communauté
  2. Après les devoirs envers Dieu, la priorité vient aux malades, aux faibles et aux visiteurs.

D’où l’on voit que l’être humain a valeur supérieure au groupe. D’une façon générale, il importe d’observer les priorités entre les devoirs lorsqu’il y a incompatibilité entre ceux-ci: faire sa prière ou soigner un malade? Obéir à l’autorité ou sauver une vie… Ces priorités nous indiquent dans quelle société nous vivons.

Nous avions débattu, mon cher Guillaume, autour du très roboratif « La société contre l’état » de Pierres Clastres où il est question que le politique n’implique pas l’étatique, notamment dans certaines sociétés traditionnelles d’Amérique du Sud. Là, la place du chef est originale: il est, assez logiquement de notre point de vue, respecté pour la position éminente qu’il occupe; pour autant les devoirs qui lui incombent dépassent de très loin ceux des simples membres de la communauté: parler tous les soirs pour édifier le groupe, faire des cadeaux, etc. Le chef ici incarne le groupe: il reçoit le respect qui est dû à ce dernier, en tant que garant de la survie des individus mais il est aussi porteur de l’utilité du groupe créé pour la satisfaction des membres et, ainsi, sa situation symbolise la soumission du groupe à l’individu : là encore et définitivement, c’est l’être humain qui prime sur la collectivité.

Quant à la discussion entre holisme et réductionnisme, nous verrons cela une autre fois mais il semble bien que, là aussi, il soit question de source froide, source chaude… (voir ce billet)