« Le XXIème siècle sera religieux (ou spirituel ou mystique) ou ne sera pas ». Que serait donc allé faire dans cette galère le très athée André Malraux en exprimant cette phrase (si tant est qu’il en ait été le père, chose improbable)?
Le XXIème a déjà commencé et il ne semble ni plus ni moins religieux que son prédecesseur. Le monde continue d’être religieux là où il l’était, peut-être parfois de façon plus ostensible; tandis que dans l’occident, les églises ne semblent pas en voie de repeuplement. Pour autant le monde continue d’aller son train. Mais d’abord pourquoi cette brutale alternative: être religieux ou ne pas être du tout? Comme si le fait religieux pouvait nous protéger d’une disparition, d’une destruction, d’une… Mais quelle disparition, quelle destruction?
Cette phrase, sans doute apocryphe, est née à une époque dominée par la peur du cataclysme. C’est l’époque de la guerre froide et, au delà, la peur que l’homme peut, d’un geste, détruire toute la planète. Nous sommes alors à la merci des puissants de ce monde – les puissances des nations dirait-on dans les évangiles. Qu’en seul d’entre eux déraisonne et c’est l’apocalypse. Autant dire que nous ne décidons pas de notre survie. Ne nous reste plus qu’à prier; prier notre Dieu omnipotent pour qu’il empêche ce geste dérisoire d’un puissant, de presser sur un bouton rouge. Cette phrase dit aussi que, si nous réchappons à cette folie, alors nécessairement, nous serons devenus « spirituels » – après une telle épreuve, comment ne pas gagner en sagesse! – et si nous n’en réchappons pas, il n’y aura pas de siècle prochain…
En vérité, cette phrase parle du XXème siècle et non du XXIème; d’un XXème le nez sur ses chaussures; elle n’est pas une phrase sur le futur mais une phrase sur le présent, sur un présent qui a peur de lui-même. Elle ressemble à une harangue de prédicateur qui menace l’humanité des foudres de Dieu, si nous ne lui rendons pas hommage.
Les grandes guerres nous ont fait désespérer de l’homme. Elles ont ouvert l’ère du feu nucléaire et de son angoisse, et ont ainsi encore accru la défiance. Nous avons vécu – et vivons peut-être encore – à leur ombre, à l’ombre des miradors des camps, dans l’ombre des héros de l’époque, les hommes de l’ombre, dont le même Malraux a fait l’apologie. Toute cette époque, c’était convalescence de la guerre puisqu’après une telle maladie, il faut du temps, du temps qui passe, qui épuise ce maudit XXème siècle… Le XXIème siècle sera longtemps après le XXème siècle ou ne sera pas…
Pour la plupart des civilisés, les églises ne sont que des musées où
reposent les religions mortes. L’attitude des touristes qui profanent les
cathédrales d’Europe montre à quel point la vie moderne a oblitéré le sens
religieux. L’activité mystique a été bannie de la plupart des religions.
Carrel, L’Homme, 1935