Steinitz, le grand maître échiquéen père des échecs modernes, a eu à propos du noble jeu cette parole en forme de maxime: « Le meilleur moyen de réfuter un sacrifice, c’est de l’accepter ».

Autrement dit, si votre adversaire vous donne une pièce avec, évidemment, des intentions hostiles mais que vous ne dénouez pas sa combinaison, le mieux est d’accepter la pièce et de la prendre; pour le moins, prendre la pièce est l’hypothèse à examiner en priorité.

L’affaire est moins banale qu’il n’y paraît et sous-entend que, dans le doute, le gain immédiat peut tenir lieu de stratégie. En informatique, on adoptera une telle conduite quand les problèmes sont trop complexes et cela porte même un nom: algorithme glouton. Le terme est peu flatteur et reflète assez bien l’opinion communément admise sur ceux qui utilisent de telles stratégies et « cèdent » à l’attrait du gain immédiat, bien qu' »opportuniste » soit sans doute le terme vedette pour les désigner.

Même le libéral Adam Smith a théorisé ces marchands qui, cherchant leur profit immédiat, servent un but plus général et invisible d’eux. Piètre estime à nouveau sur ces « opportunistes » qui ne réalisent le bien qu’à leur insu.

C’est l’image de la main avide à courte vue, de la tentacule même, qui agrippe et s’accroche à tout ce qui passe à sa portée: doigts recourbés, nez crochus et capitaine Crochet: l’image même du méchant; l’homme de bien regarde au loin et méprise les profits immédiats et pour cause: il a des principes.

Autre type de jeu, autre type de combat: la négociation. Sorte de jeu d’échecs et comme au jeu d’échecs, le professionnel ne s’y trompe pas, « tout ce qui est pris, n’est plus à prendre »; l’art est d’accepter le sacrifice et d’en éviter les conséquences néfastes. Pas dans tous les cas évidemment; pas si l’objectif est clair et que, clairement, la concession de l’adversaire vise à nous écarter de l’objectif. Et encore. C’est pourquoi les professionnels de la négociation, qu’elle soit commerciale ou sociale ou encore politique, sont suspects aux yeux du public.

A croire que seul le commun a des principes; que le professionnel les ignore. Ou peut-être que la vertu a plus d’un visage. Voilà: l’adversaire vous énonce un argument contraire à vos vues; vous lui faites barrage: c’est faire usage de vos principes. Ou bien, vous l’acceptez pour ce qu’il est et en explorez les conséquences, vous en tirez ce qu’il y a de bon pour vous, vous en tirez ce qui peut barrer les thèses de votre adversaire. Gain sur les deux tableaux, mais cela suppose tout de même cet instant de faiblesse et d’acceptation; cela suppose le risque d’être inoculé par les idées adverses; cela suppose de s’exposer réellement et sincèrement pour comprendre de l’intérieur le parti opposé; cela suppose certaine forme d’empathie sinon cela n’est que manoeuvre, forcément visible, forcément déjouée.

Cela s’appelle l’ouverture et c’est aussi une arme terriblement efficace pour les audacieux.