Personne ne dit du gagnant au sortir d’une élection présidentielle: « Il est l’élu », qui sonne comme une promesse divine ou une réplique de film fantastique. Le peuple n’est pas un dieu, pas plus que l’exercice préféré de la démocratie n’est une action de grâce. D’ailleurs, l’élection est limitée dans le temps et dans sa portée, les électeurs réservent leurs suffrages et les donnent sous caution: « nous verrons bien dans 5 ans et s’il se peut d’ailleurs qu’entre temps, Monsieur le Président, nous vous retirions notre confiance, il se peut même que nous descendions dans la rue pour vous le faire comprendre ».
Pour autant, cela fait-il du devoir civique n°1 de tout citoyen, un acte rationnel et purement cartésien? Certainement pas. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les larmes des perdants; la colère des opposants déçus; la joie des partisans; les scènes de liesse collectives… Alors qu’il est quasiment établi dans tous les esprits que toutes les promesses ne pourront être tenues, ce temps devrait être le temps de l’attente, de l’observation, le temps d’une confiance vigilante.
Mais là n’est pas la question: il y a fête parce qu’il faut bien célébrer la victoire, entendue non pas comme un commencement (le début du mandat), mais comme une fin: la fin de la compétition. Ne nous soucions pas des lendemains et de leurs déconvenues, aujourd’hui est jour de célébration parce que nous avons gagné; à l’inverse: qu’importe ce que peut nous apporter de bon ce nouveau président, n’y pensons pas pour l’instant, nous avons perdu et devons digérer notre défaite.
Cela ressemble étrangement au sortir des compétitions sportives: « on est les champions » semblent dire les uns tandis que les autres s’en vont tristement en silence, chacun dans son coin. Car voilà: sur le fond, il a été question de grands sujets qui convergeaient vers les préoccupations des électeurs: à quelle sauce serons-nous mangés demain et quelle sera notre assiette; Président, donnez-nous notre pain de ce jour… Sur la forme, c’était champion contre champion. Le débat télévisé, paroxysme de la compétition: des millions de français attendant le premier genou à terre, le premier sang. Un exercice rituel, attendu, espéré – quelle frustration en 2002 – et suivi avec une ferveur sans pareil. Comment ne pas s’en étonner alors qu’il était établi que l’affrontement ne pouvait guère influer sur le résultat de la compétition? Mais que l’on imagine un instant ces candidats, l’un muni d’un trident et d’un filet, l’autre d’une épée et d’un bouclier, sur le sable brûlant d’une arène de cirque, les gradins envahis de téléspectateurs et la figure tutélaire du peuple de France, Marianne, à la place d’honneur, prête à dresser son pouce pour la grâce ou la mort du perdant… Fort heureusement, nos politiques ont la peau dure et sont difficiles à achever.
L’élection présidentielle: du pain et des jeux…
Faut-il s’en offusquer? Y a-t-il matière à désespérer là de l’homme et du citoyen? La vraie question a de nombreuses formulations: pourquoi votons-nous pour tel ou tel candidat? Qu’est-ce que la politique? Comment la politique peut-elle primer sur la réalité implacable de l’économie? La réponse est sans doute: l’élan, le souffle; en réalité, nous ne votons pas pour un programme, nous ne votons pas réellement pour des mesures, nous ne protégeons pas nos intérêts partisans et corporatistes, nous ne jouons pas nos avantages acquis contre l’intérêt de la collectivité. Nous votons pour un champion, notre champion qui nous donne un souffle et un élan pour demain. Et ce champion n’est pas simplement l’un de ces candidats ou candidates déclarés au début de la campagne; il est l’un deux chargé de nos suffrages électifs qui sont d’intention avant que d’être de papier dans la salle commune d’une école maternelle. Ce champion, c’est nous-mêmes, nous énergies incarnées dans un individu qui certes a une personnalité propre – elle ressortira bientôt! – mais qui compte surtout par sa capacité à accueillir la légion de nos propres volontés. Dès lors, il devient clair que nombre de critiques à l’encontre des candidats d’un bord et de l’autre, sont nulles et non avenues: reprocherait-on au sumotori d’être lourd, au jockey d’être léger? Rassembler des voix de toute part? Ils sont là pour ça… Etre ambitieux et vouloir le pouvoir? Encore heureux! Ils ne seraient pas là et donnerions-nous notre suffrage à quelqu’un qui n’en veut pas? Ce sont des « tueurs » au passé chargé de trahisons? Pourrions-nous supporter des innocents engagés dans ce combat où nous sommes nous-mêmes des spectateurs sans merci? Ainsi, celui dont le nom est sorti des urnes, qui a le mieux profité de nos suffrages et chevauché le « gros animal » de l’opinion publique, celui-là est finalement et véritablement, « l’élu » du peuple français.