Au premiers temps du monde et de l’humanité, pas de monnaie. Plutôt, tout est monnaie d’échange, c’est sans doute le temps du troc qui semble aujourd’hui un mode d’échange presque parfait, sans argent justement, l’argent qui salit et pervertit…
Le troc comme retour à l’échange entre êtres humains, forcément plus équitable donc, plus équilibré puisque personne ne peut alors mettre dans la balance, plus que ce qu’il est capable d’offrir et de produire.
Drôle d’équité tout de même: dans le système du troc, rien n’est « liquide »: si le boulanger n’a pas envie des sandales dont vous avez le secret, vous vous passerez de pain! A moins de trouver un troisième larron qui fabrique des chapeaux susceptibles d’intéresser le boulanger et qui serait intéressé par vos sandales… mais qui n’aurait pas trop faim!
Compliqué donc… Et voici qu’arrive la monnaie. La monnaie n’est ni du pain, ni des sandales, ni un chapeau. La monnaie permet d’échanger vos sandales contre du pain même si le boulanger est déja chaussé. Et elle permet à ce dernier de protéger sa tête même si le fabricant de chapeau n’a pas faim. La monnaie n’est rien de ce qui existe dans le monde et, en même temps, elle est – potentiellement – tout ce qui peut exister au monde, ou au moins tout ce qui peut s’échanger puisque, contrairement à l’adage, tout ne s’achète pas.
La monnaie est tout ce qui peut s’échanger, y compris elle-même puisque l’argent aussi s’achète, se loue… L’argent donc est le premier objet virtuel de l’humanité, virtuel aujourd’hui jusque dans sa représentation: de moins en moins sonnant et trébuchant mais plutôt électronique et caché dans des cartes à puces ou des ordinateurs centraux d’établissements financiers.
L’argent n’a pas d’existence véritable, il est transparent et ne se « voit » que par ce qu’il a permis d’acheter réellement. Il n’a pas d’existence mais il est le support de toutes les méfiances: les puissances (forcément hostiles) de l’argent; l’argent sale, l’argent qui corrompt…; ou de toutes les convoitises également. Gagner de l’argent, faire fortune, réussir…
Finalement, cette invention incroyable de modernité, qui a permis et facilité les échanges entre les hommes et a sans aucun doute contribué à la naissance et à la grandeur de toutes les grandes sociétés qui ne soient pas sociétés de survie, a dépassé le but originel: la monnaie n’est pas seulement le symbole de tous les biens et services qui peuvent être échangés, mais aussi (oserons-nous dire surtout?) le symbole de tous les désirs, de toutes les envies et de toutes les jalousies…
Plus loin encore, lorsqu’il devient objet de revendication, il est alors souvent comme une ellipse de demandes informulées. Que les désirs soient flous, voire inconscients, voire encore inavouables et l’objet de ces désirs prend alors le visage de l’argent.
Parler d’argent, c’est parler d’autre chose; sauf à en parler « techniquement » comme un financier ou un opérateur de la bourse. Penser à l’argent, c’est penser à autre chose. « Il ne pense qu’au fric » dit-on, pour dire souvent autre chose puisque justement, « il » pense à autre chose. Au fond, l’argent n’est que de passage, dans les mains, dans les paroles, dans les pensées; il est le caractère joker et sur les billets, les gouvernements devraient imprimer, non pas les visages de personnages illustres, mais celui d’un clown portant masque, d’un clown qui mime des sentiments exagérés…
Cela nous éviterait de prendre l’argent trop au sérieux…